Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Allo ?

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interdiction du téléphone au lycée

Fin janvier, Laure Miller, députée, a porté devant l’Assemblée Nationale une proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels exposent les portables. Il s’agit d’étendre aux lycées la loi déjà en vigueur dans les écoles et les collèges. Un amendement prévoit que l’usage restera autorisé « dans une zone réservée dans la cour » (1).
Le Sénat n’est pas en reste et propose d’encadrer l’usage des téléphones pendant le temps périscolaire.

Qu’il est loin ce 28 juin 1877 où l’on présente à Rutherford B. Hayes, 19-ème président des États-Unis, un gadget tout récent qui devrait faire sensation « le speaking telephone » !

Je vous la fais courte. Au City Hotel de Providence (la bien nommée), alors que la ville résonne des flonflons de la traditionnelle fête des palourdes, Alexander Graham Bell -bien qu’en bonne santé apparente- parle dans une boite (2). C’est la première fois qu’un homme de si haut rang et bien sous tous rapports est surpris en train de converser avec une boite… Mais il n’est pas fou ! Il sait que cette boite est reliée à un fil télégraphique. Et à l’autre bout du fil on a trouvé une pièce calme pour le Président. Il colle son oreille à une sorte de bobine et soudain son visage s’illumine : That is wonderful ! (3). Ce qu’on pourrait traduire par : « Wow ! J’y crois pas, c’est dingue votre truc ! ». Et il ajoute : « Parlez un peu plus lentement s’il vous plait ». C’est que s’il comprend des mots, il ne comprend pas encore des phrases.

Plus tard, on prétendra qu’il aurait dit : « C’est une super invention… mais qui voudrait utiliser ça ? ». Les gens sont méchants (4) et aiment moquer les puissants. Il semble plutôt qu’il ait été conquis puisqu’il fit installer très vite une ligne à la Maison Blanche.

Un siècle et demi plus tard on croit pouvoir interdire les téléphones dans les écoles, collèges et lycées… (5). Le temps passe, c’est rien d’le dire (6).

Notes utiles pour compléter ce texte

(1)- On aura beau mettre des bandes rouges, des tranchées, des barbelés, des heures de colle j’imagine mal « une zone réservée dans la cour » pour l’usage des portables. Mais je peux me tromper : il y a si longtemps que je ne suis pas allé à l’école !

(2)- Si parler dans une boite paraissait surprenant en 1877 que dire aujourd’hui des gens qui parlent tout seul dans la rue sans même avoir de boite. 

(3)- Il est vrai que c’était un petit bruit pour l’oreille mais un grand vacarme pour les cerveaux.  

(4)-  Les archives regorgent de jugements moqueurs sur les inventions révolutionnaires. Beaucoup sont apocryphes mais elles sont répétées parce qu’elles sont plaisantes. En réalité, elles trahissent surtout une incompréhension ou une peur en l’avenir.
Hayes était très intéressé par le téléphone. Dès le 10 mai 1879, il le fait installer à la Maison-Blanche. Mais il n’échappe à personne qu’il faut plusieurs téléphones pour communiquer. Et il va falloir attendre longtemps avant qu’un véritable réseau donne du sens à la téléphonie.
On dit aussi que Ford se vit refuser un prêt de son banquier pour lancer l’industrie de l’automobile qu’il venait d’inventer. Le banquier y voyait « un cheval sans cheval, au mieux un jouet ». On n’imaginait pas l’embouteillage et les bouchons sortir de la seule culture vigneronne.
Mais les moqueurs ont parfois vu la situation se retourner en leur défaveur ! Quand le New York Times du 9 octobre 1903 se moque des tentatives ratées des premiers aviateurs et prédit dans un édito le premier vol dans « 1 à 10 millions d’années », le voilà bien niolu quand les frères Wright s’envolent 69 jours plus tard !
Méfiance. L’Histoire nous apprend à ne pas confondre les vrais septiques avec les fosses septiques.

(5)- Attention l’objectif est audacieux ! Il n’a pas été possible d’interdire le portable dans des lieux aussi policés et surveillés que les prisons. Qu’en sera-t-il des cours d’école ? 

(6)- C’est pourtant vrai que le temps passe ! Aujourd’hui Santé Public France nous dit que nos 6-17 ans passent 4h11 par jour devant les écrans.
Pourtant, quand la télévision est apparue, dans les années 40, les prévisionnistes ne voyait pas l’écran d’un bon œil. C’est la radio qui avait la cote car elle permettait de vaquer à ses occupations tout en l’écoutant. Il paraissait inimaginable de rester collé à regarder un écran alors que l’on a tant de choses à faire ! Ça ne prendra pas ! disait-on.
Mais la tendance s’est inversé : aujourd’hui il est devenu inimaginable de faire des choses quand on est collé à un écran.