À Saint-Jean-de-Losne, la voie d’eau fait partie du paysage autant que de l’identité locale. Située au carrefour des grands itinéraires fluviaux européens, la cité a longtemps vécu au rythme des péniches de commerce qui sillonnaient la Saône et les canaux. Si cette activité a profondément évolué au fil des décennies, elle reste omniprésente. Les anciens quais accueillent aujourd’hui le premier port fluvial de plaisance de France, tandis qu’au cœur du centre historique, le musée de la Batellerie raconte l’histoire de ces générations de mariniers qui ont fait la réputation de la commune.
Créé en 1991 par l’association Aqua, fondée quatre ans plus tôt pour sauvegarder le patrimoine fluvial, le musée est installé dans une maison datant de 1450, construite en briques et en torchis, typique du Val de Saône. Au fil des années, d’anciens mariniers ont confié leurs objets, leurs outils, leur mobilier ou encore leurs maquettes à l’association. « Cela nous a permis de récupérer un tas d’objets donnés par les mariniers à la retraite », explique sa présidente, Danielle Moullet. Toute la scénographie a été conçue par les bénévoles eux-mêmes, parmi lesquels une ancienne marinière qui a réalisé une grande partie des maquettes exposées.
Une ville construite autour de la navigation
Si le musée se trouve ici, ce n’est pas un hasard. Depuis Saint-Jean-de-Losne, il est possible de rejoindre la Manche, l’Atlantique, la Méditerranée ou encore la mer Noire par les voies navigables européennes. Cette situation géographique privilégiée a longtemps fait de la commune un centre névralgique de la batellerie française. Les mariniers venaient y affréter leurs bateaux avant de partir vers l’Allemagne, la Belgique ou le sud de la France. Aujourd’hui encore, la ville conserve un rôle majeur grâce à ses chantiers navals, ses ateliers spécialisés et ses équipements techniques destinés aux plaisanciers. « Au départ de Saint-Jean-de-Losne, on peut faire le tour de l’Europe en bateau », résume Danielle Moullet.

Le parcours muséographique permet de mesurer l’importance qu’a occupée cette activité. Le visiteur découvre les différents types d’embarcations, l’évolution des moteurs, le fonctionnement des écluses ou encore les techniques de halage. Une large place est également consacrée au quotidien des familles de mariniers. Avant la motorisation, les femmes et les enfants tiraient les péniches depuis les chemins de halage, tandis que l’homme restait à la barre pour maintenir le bateau dans l’axe du canal. « Les femmes et les enfants tiraient les bateaux… jusqu’en 1950 », rappelle Danielle Moullet. Les journées de travail dépassaient alors régulièrement quatorze heures.
Quand la plaisance prend le relais
À partir des années 1970, la fermeture progressive des mines de charbon, le développement du transport routier puis ferroviaire et l’abandon du projet de liaison à grand gabarit entre le Rhône et le Rhin bouleversent durablement la batellerie française. Le nombre de péniches de commerce s’effondre et de nombreuses marchandises disparaissent des canaux. Charbon, sable, acier ou betteraves laissent progressivement la place aux seules céréales.
Saint-Jean-de-Losne choisit alors une autre voie. Les anciens chantiers navals se spécialisent dans l’entretien des bateaux de plaisance, tandis que le port développe de nouveaux services et accueille chaque année des navigateurs venus de toute l’Europe. Pour Danielle Moullet, cette évolution est indispensable : « Pour les canaux, c’est uniquement la plaisance qui va sauver les canaux, à condition qu’ils soient entretenus. »
Le musée accompagne lui aussi cette transformation. Aux collections permanentes s’ajoutent désormais des jeux destinés aux scolaires via des escapes games, des démonstrations de matelotage, une bibliothèque multilingue pour les plaisanciers étrangers et des animations qui permettent de transmettre cette mémoire aux nouvelles générations.
Plus de trente ans après son ouverture, il continue ainsi de faire le lien entre le passé et le présent. Si les convois de marchandises se sont raréfiés, la voie d’eau demeure plus que jamais au cœur de Saint-Jean-de-Losne. Entre son port, ses chantiers navals et ce musée imaginé par d’anciens mariniers, la cité continue de faire vivre un patrimoine qui, loin d’avoir disparu, s’est réinventé autour d’une nouvelle manière de naviguer


























