Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Le jour où les mots ont pris le pied de la lettre…

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Docteur Gérard Bouvier

J’aime les mots. Mais je crois que je vais me mettre au sudoku ! (1)
C’est qu’il vient de m’arriver une histoire peu banale.
Fernand Goodfellow, mon ancien prof d’anglais était là. Un prof qui n’avait pas froid aux yeux (2). Je devrais dire à l’œil car il avait perdu l’autre à la guerre à la suite d’une rixe avec son caporal, un homme irascible de toutes les moqueries.
C’était la canicule mais Fernand portait trois pull-overs (3). Car s’il n’avait pas froid à l’œil, il avait froid partout ailleurs. Interro écrite ! déclama-t-il. Nos cheveux se dressèrent sur la tête. Les filles ressemblaient à Sophie Adenot en apesanteur. Léon dit : j’ai révisé to break, broke, broken, j’ai eu le nez creux ! Et aussitôt son nez se creusa (4). Julie soupira : « encore une interro ! ça devient casse-pieds » et l’on entendit un bruit sec : ses pieds beaux venaient de se casser non pas pour prendre la porte mais juste-là entre astragales et tibias. Cassés en deux. Les deux.
Il y eu un moment de panique. Gardons la tête froide ! exigea Fernand. Nos 28 têtes se couvrirent de givre. Quelle histoire ! Les bras m’en tombent gémit Laura avec un accent circonspect sur le a. Et ses bras tombèrent par terre. Mais que se passe-t-il ? demanda Goodfellow. En anglais. On n’y comprend goutte ! maugréa Bichette (NDLR : c’est un surnom). Elle ajouta sans la tourner sept fois : je donne ma langue au chat (5).
Aussitôt Poilue, la chatte de la principale-adjointe, fit un bond et lui mangea la langue. Bichette pris ses jambes à son cou et ne fonça pas directement vers l’infirmerie : elle s’entroupa grave et dégringola d’un seul tenant.
« Ça n’a ni queue ni tête ! (6) » observa Fernand Goodfellow.
Ce qui lui arriva alors doit rester entre nous.
Heureusement le réveil a sonné et je me suis réveillé sinon c’est à se demander où nous en serions aujourd’hui.

Notes pour bien mettre les points sur les i :

(1) – Je dois cette idée à la Marie-Madeleine Bailly-Salins qui m’a dit un jour : « Docteur, c’est terrible ! Je ne sais plus où j’en suis… Je crois que ma pov’ tête perd le nord… J’ai mon sudoku pour me refaire, heureusement ! sinon je crois que je serais complètement à l’ouest et que je tournerais en bourrique comme une girouette ! ». Dont acte !

(2) – « Ne pas avoir froid aux yeux » semble dater d’après le CNRTL de 1826. Repris par Zola en 1872, l’expression s’imposa au XIXème siècle. Le froid est associé à la peur : avoir froid dans le dos, être glacé des froids…
L’organe de la peur est difficile à situer dans nos anatomies tellement diverses et généreuses. Les espagnols ont les branchies (?), les anglais ont les tripes (?), les italiens ont du foie (?)…

(3) – Que Fernand Goodfellow porte un pull-over, c’est normal s’il est anglais. Mais que le « tiré par-dessus » se soit imposé dans notre langue au début du XXème est outrageant et me choque. D’autant que les équivalents du pull pullulent. N’avions-nous pas le chandail, le tricot, le gilet, le paletot et la si seyante p’tite laine ? En signe de protestation j’écrirai désormais pull-ovaires.

(4) – Avoir le nez creux est très utile pour être bien inspiré. Le nez est l’organe du flair. C’est avec le nez qu’on sent venir les coups et qu’on pressent si une affaire douteuse sent mauvais.
À noter que le « pied de nez » associe un organe qui sent et un organe qui pue. Ce serait une faute de goût dégoûtante si -en réalité- le pied n’était ici une unité de mesure de 32 à 33 centimètres selon les régions et les savetiers. Le pied de nez était une grimace grotesque et moqueuse faite à qui ne méritait pas mieux. Cette figure avec le nez au milieu existe depuis 1640 et a perduré, signe qu’elle est quand même bien utile dans la vie courante.

(5) – Donner sa langue est une routine ancienne. Ce peut aussi bien être une pratique amoureuse éprouvée et consacrée par l’usage qu’être un aveu d’impuissance et de renoncement. Dans cette dernière affectation on donna d’abord sa langue aux chiens. Par exemple, Madame de Sévigné le 3 février 1676 dans une lettre à sa fille Madame de Grignan, lui pose une devinette et termine : « Ne sauriez-vous le deviner ? Jetez-vous votre langue aux chiens ? »
On est passé ensuite de jeter à donner quand l’espèce humaine a appris à mieux se tenir au XIXème et l’on est passé du chien au chat quand les progrès de la compréhension du comportement animal ont montré que le chat sait mieux garder les secrets que le chien. Si !

(6) – Une histoire sans queue ni tête est une histoire qui ne tient pas debout alors même que la station debout utilise plutôt les pieds. C’est l’exemple même d’une expression à dormir debout.