Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Une vieille bique unisexe

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Docteur Gérard Bouvier

La circulation automobile est parfois difficile. Nos rues deviennent bien souvent des sites de fouilles avec des tranchées d’enfouissement de diverses tuyauteries d’intérêt général. Beaucoup y perdent leur calme et au moindre feu rouge grillé l’on entend voler les insultes dans les habitacles.
Va te chi*r connard ! vient en tête du hit-parade (2). C’est dommage. Non pas que le propos soit mal adapté. Bien au contraire. Mais il est réducteur et il fait fi de toute la richesse des mots que nos ancêtres ont construits de génération en génération.
Le connard est entré dans la langue en 1280, un siècle après le con (3). Et sa compagne, la connasse, a attendu 1610 pour être enfin reconnue d’utilité publique (4). Plus de 300 ans à trépigner dans l’antichambre avant d’avoir son estampille. On imagine le nombre de burn-out provoqués par une si longue attente.

Nous pouvons élargir l’éventail de nos invectives sans renoncer à la grossièreté qui colle parfaitement aux circonstances mais nous devons revenir au bon sens de jadis.
Pignouf ! Paltoquet ! Gougnafier ! ont connu leur heure de gloire mais aujourd’hui -au temps des réseaux sociaux- semblent dépassés (5). Ils risquent de vous décevoir et ce serait dommage. Je vous conseille plutôt de tenter Freluquet ! pour un homme ou Fripouille ! pour une femme. À condition toutefois qu’elle l’ait mérité car en la matière on n’est jamais trop prudent.
Malotru ! et Malotrue ! sont des deuxièmes choix qui n’ont pas perdu toute valeur marchande et pourraient tout aussi bien rivaliser avec Sagouin ! qui reste beaucoup plus civil que Soudard ! (6)
Pisse-froid ! tient la route mais nous rapproche d’une vulgarité qui peut décourager certains. Si vous êtes claustrophobes ne vous attardez pas plus que de raison sur Trou du c*l ! Poussez plutôt jusqu’à Vieille bique ! (7) qui, contrairement à ce que croient certains paroissiens, est parfaitement unisexe.

Notes pour aller plus loin sur la connaissance des insultes :

(1) – On peut le regretter mais le fait est là : depuis YouTube il faut des titres accrocheurs si l’on veut être lu…

(2) – En première lecture va te chi*r connard ! parait souvent vulgaire. C’est profondément injuste car l’expression disserte avec une justesse que connaissent peu de travaux pourtant réputés académiques. Elle expose sa thèse, sa méthode et consigne sa conclusion en quatre mots ce qui est beaucoup plus court que ne le serait un texte de Proust. C’est un exemple.
On le comprend mieux si l’on dissèque le texte en le restituant sous un jour différent. On pourrait dire : “Je t’invite à prendre du recul, à te recentrer sur toi-même, et à évacuer ce qui altère momentanément ton discernement et te fragilise”.

(3) – Le con, mot bref et dissonant, devient vraiment indispensable dans la cité vers 1195 quand on le retrouve sur les murs, graffitant sans vergogne le sexe féminin qui devenait à l’orée du XIIIème siècle de plus en plus prisé et à la mode. Il con-naitra un succès foudroyant et jamais démenti avec des déclinaisons multiples et chatoyantes qu’on ne saurait ra-con-ter ici faute de place.

(4) – La connasse pose problème depuis ses débuts dans l’espace public en 1610. Car si tous les adjectifs en -ard se féminisent en -arde : bavard, flemmard, fêtard, débrouillard… seule la connasse envoie les règles élémentaires des accords de genre au diable vauvert, semblant se donner le plus grand mal pour montrer qu’elle est vraiment ce qu’elle décrit. Et ça c’est très fort.

(5) – P. Guiraud apparente le pignouf à divers mots traduisant une idée de bouffissure. Il en veut pour exemple l’argot du début du XIXème où le pignard décrivait la partie la plus fessue d’un individu.
Le paltoquet vient du paletot qui a désigné le vêtement rustique +++ du laquais et du paysan tout mal gônés au XVIIème.
Le gougnafier serait un mélange assez caricatural ma foi, de gougne, prostituée venant de gouine et de gouillafe variante de goulafre, goinfre. Une prostituée goinfre qu’on ne souhaite à personne de rencontrer au coin du bois une nuit sans lune. Sauf si la personne en fait la demande formelle.

(6) – Un soudard est un soldat soudoyé par une solde. Le suffixe -ard a valeur péjorative comme dans connard (voir plus haut). Et bien d’autres : bobard, jobard, pleurnichard, nibard, bagnard, cafard, dollar. Non ! Pas dollar…

(7)  – Bien qu’elles m’aient dévoré quelques jeux de cartes au temps lointain où je les gardais en champs les vaches, je ne garde pas de rancœur pour la bique qui -pour certains- tirerait son nom argotique de l’accouplement dégoutant et coupable du bouc et de la biche. Mais rien n’est sûr. Personne n’a rien vu.