Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Rodomontades

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Docteur Gérard Bouvier

Rodomonte est un personnage clé de deux grandes épopées italiennes de la Renaissance. Il est le Roland amoureux dans l’œuvre de Boiardo. C’est le roi d’Alger, un homme brave et d’une force herculéenne mais hélas belliqueux à souhait, hautain et insolent. Il se répand plus que de raison dans des promesses fracassantes mais mal tenues (1).

Rodomonte signifie étymologiquement : ronge-montagne ce qui donne la mesure de l’ambition du personnage. On a francisé son nom en 1587, en ajoutant le suffixe –ade qui exprime souvent une galéjade à la limite de la déconnade, marquée par un manque de sérieux et souvent une touche de violence bête et méchante plus proche de l’algarade que de la fusillade. Ainsi naquirent dégringolade (2), bousculade, bastonnade, brimade, dérobade, mascarade, toquade, glissade, fanfaronnade, limonade. Non ! pas limonade. C’est fou cette nécessité de toujours devoir se relire.

Notre temps ne manque pas de Rodomonte. On les reconnait à leur menton levé vers le Far-Est et à leur mèche en chaleur. Ils savent dans les plus cruelles situations esquiver un pas de danse et mouliner un jeu de poings. Ma foi, très seyant. Surtout pour qui aime la fantasmagorie et la frivolité (3). Et les billevesées.

Bien souvent la rodomontade tient lieu d’argument. Avant la bataille, elle terrorise les protagonistes. Après la débandade, elle amuse la galerie et aussi le parterre agacé par la vantardise de ces bravaches un peu ridicules.

Ces hâbleurs sont une grande famille où se bousculent aussi les Matamore (4) et les Fanfaron (5), autres héros à deux balles. C’est que notre époque se prête  aux exagérations théâtrales, aux postures effrayantes, à l’arrogance sans limite.
Aux défis fracassants des égos tapageurs. À l’outrecuidance et à la fatuité des mythomanes.

Notes pour compléter ce texte

(1)- “Toute ressemblance avec un personnage mondialement connu -alors même qu’il n’est pas footballeur- ne console en rien notre tristesse.” Edgar Faure, notre comtois de Port-Lesney et ancien Président du Conseil, disait que ça n’est pas la girouette qui tourne mais que c’est le vent.

(2)- Dégringoler c’est chuter en bonds successifs en tournant sur son axe coutumier. D’abord desgringueler en 1595, le verbe a évolué en 1662. Il était temps car franchement desgringueler n’est pas très mignon.

(3)- La fantasmagorie est un mélange du grec phantasma, une apparition qui nous a donné aussi fantasme et  fantôme, avec l’allégorie de allêgorein qui signifiait parler par images. On comprend qu’à l’arrivée on trouve une trompeuse apparition. D’ailleurs les premières fantasmagories datent de 1797 et elles étaient des images lumineuses et mobiles provenant d’un fantascope que nous appelons aujourd’hui une lanterne magique. On n’est pas très loin (230 ans) des apparitions sur nos étranges lucarnes.

(4)- Ne cherchez pas Matamore dans la liste des prix Nobel de la paix. C’est un personnage du théâtre comique qui confond la terre du golf et la guerre du Golfe. Il parle beaucoup, se vante sans cesse de ses exploits, prétend être invincible, mais il est souvent changeant et ridicule quand le danger parait.
Ce personnage qui se dit un grand guerrier, multiplie les menaces osées, et impressionne les naïfs et aussi ses affidés vous l’avez reconnu c’est Matamore. Il vient de la tradition du théâtre espagnol et après une courte virée en Italie il s’est invité chez nous. Son nom espagnol “mata moros” signifie tueur de Maures, les Maures étant des musulmans d’Afrique du Nord.
Dans le théâtre de chez nous, Matamore est un personnage burlesque qui anime L’Illusion comique de Corneille, en 1635, où il apparait comme un menteur grandiloquent, ridicule et fascinant.

(5)- Le Fanfaron, que j’affuble d’une majuscule pour montrer tout le respect que nous avons pour lui, qui parle haut quand nous sommes si petits, est défini par l’Académie française comme un bravache qui s’invente des exploits imaginaires.
L’origine de ce trouble dys- est ancienne. En quelques coups de pelle les archéologues d’aujourd’hui nous diraient que le soldat fanfaron de l’antiquité a été retrouvé chez Plaute sous forme du Miles Gloriosus une pièce de théâtre de 205 avant J.C.
Dans cette pièce, Pyrgopolynice a enlevé une jeune femme, Philocomasie dont est amoureux le jeune Athénien Pleusiclès. Son valet Palaestrion monte une série de ruses pour rendre Philocomasie à son bel amant. Je ne vous en dis pas plus. C’était juste pour vous dire que Léo, Jade, Emma et Gabriel ont bien de la chance d’être nés en 2026.