Ramsès II avait des qualités boursouflantes, quasi pharaoniques et il est passé
directement pile poil à la postérité. Mais il n’empêche que c’était un drôle de coco. (1)
On le soupçonne d’être l’inventeur de ces coups de com’ devenus aujourd’hui
essentiels à la bonne marche des États qu’on appelle des storytelling.
Alors même qu’il ne parlait pas anglais puisque ses parents étaient égyptiens de souche, comme d’ailleurs aussi ses grands-parents. Pour ce que l’on en sait. (2)
Le storytelling n’est pas un art mineur. C’est une façon de capter son auditoire avec
une histoire inventée mais chargée de tant d’émotion que ça lui met bien profond une
admiration définitive et non négociable. (3)
Un jour, Ramsès II, que j’appellerai désormais Ramsès pour alléger le texte et
gagner un peu de place dans cette rubrique limitée à 1 800 caractères, espaces
compris, Ramsès donc -c’était en 1274 avant J.C.- prend une pilée contre les Hittites
à Qadesh, sur l’Oronte, en actuelle Syrie. Deux faux déserteurs hittites lui avaient fait
croire que l’ennemi était très loin, vers Alep, alors que -pas du tout ! – il était tapi à
Qadesh. Et vlan ! Voilà mon Ramsès en fâcheuse posture et tous les siens avec.
Mais Ramsès transforme la déculottée en royale victoire obtenue grâce à sa
bravoure légendaire et avec l’aide du dieu Amon-Rê toujours prêt à rendre service
dès qu’on l’appelle surtout pour de si nobles causes toujours. (4)
Les compatriotes de Ramsès marchent dans la combine et sa base Maga festoie en
barbecues à base de viande de chameau. Ils gravent le récit sur les papyrus qui ont
beaucoup d’abonnés à l’époque et sur les murs des temples de Louxor, Karnak et
Abou Simbel qui sont les TikTok et Instagram de l’époque.
Une débâcle n’est rien d’autre qu’un succès retentissant quand elle est bien
racontée. (5)
Notes pharaoniques ou dérisoires, c’est selon :
(1) – Cette curieuse expression a été popularisée par Pif Gadget qui était une
parution du Parti communiste français porté par les Éditions Vaillant et qui était
imprimé sur des feuilles de coco.
Mais pas du tout !
« Un drôle de coco » est un individu un peu bizarre, difficile à cerner et donc qu’il
vaut mieux avoir à l’œil. Selon l’Académie, ce coco-là viendrait du langage enfantin
où il désignait l’œuf. Ce fruit du cocotier a toujours été source de moquerie comme
dans l’expression « vois-le moi celui-là, quel œuf ! ».
(2) – Ramsès II régna 66 ans. Son père Séthi I-er mena de nombreuses campagnes
en Syrie et en Palestine. Il fit construire de magnifiques monuments comme le temple
funéraire d’Abydos. Ouvert tous les jours de 8h à 16h. Entrée 100 livres égyptiennes,
50 pour les étudiants. Compter 1,8€ pour 100 livres. Et 0,9€ pour 50 livres.
La mère de Ramsès II était Mouttouya. Touya pour les intimes. Il avait une sœur
nommée Tia qui épousa un haut dignitaire également nommé Tia. Je ne vous dis pas
les confusions engendrées. Y compris dans leur propre famille.
(3) – Beaucoup de nos grand hommes -sans citer des noms- pratiquent le
storytelling. Souvenons-nous de ce secrétaire d’État de 2014. Il voulait diriger son
ministère en incarnant la compétence, le sérieux, l’exemplarité républicaine. Hélas –
et sans trahir le secret médical- il souffrait d’une maladie incurable : la phobie
administrative qui l’empêchait -c’est trop bête ! – de déclarer ses impôts.
Le storytelling attendrissant d’une maladie qui vous tombe dessus et vous laisse
désarmé devant vos obligations fiscales n’a malheureusement pas convaincu,
prouvant une fois de plus qu’on est peu de chose.
(4) – Ramsès II à Qadesh, sûr de lui, crée lui-même le piège dans lequel il se
précipite. C’était une route stratégique qui contrôlait l’accès à la Syrie et au Levant.
Une sorte de « détroit », d’intérêt majeur pour la circulation des biens et des
personnes.
Ramsès est persuadé que son armée est supérieure. Il a l’initiative et s’avance tête
haute devant Muwatalli II. Mais sa stratégie est minimaliste et c’est la déconfiture.
Il a les dieux dans son camp croit-il mais -coup du sort ! -ce jour-là ça ne suffit pas. Il
y a des jours comme ça…
Ramsès a ses afficionados et il ne peut se permettre de trébucher à la première
échauffourée. Il lui faut des chants victorieux avant de regagner ses pénates.
Au lieu de reconnaitre une faute de gestion de cette guerre il dit qu’il est le meilleur
(et de loin), il le fait graver sur les murs des temples, le diffuse sur les papyrus et il
affirme que les dieux l’ont protégé comme ils n’ont jamais protégé quiconque depuis
des décennies. En tout cas en temps de guerre.
La grosse débâcle militaire et le renoncement à tous les objectifs de départ
deviennent une cerise sur ses gâteaux d’anniversaire et il rentre triomphalement
gorgé d’épopée et auréolé de sa propre survie qui, à l’époque, comptait beaucoup
pour lui.
Il est dès lors légitimé à mettre en chantier des travaux pharaoniques tout à sa gloire
avec salle de danse et vue sur le Nil.
(5) – Toute ressemblance avec des évènements survenus plus tard ne tiendrait pas
debout. En tout cas pas plus qu’un obélisque par grand vent.





















