À peine Roland Garros terminé, on apprend qu’il y a des trous dans la raquette de la Justice. L’image demande réflexion. Ni Thémis, déesse grecque de l’équité, ni Justitia, personnification romaine de la Justice, n’étaient des sportives en jupette. Quant à la raquette, c’est un outil de trous et de cordes (1).
Mais on se comprend, tant nos expressions, culottées par l’usage, finissent par devenir des évidences.
Les trous dans la raquette ont connu une explosion médiatique pendant la crise de la Covid 19. Sur les plateaux télé beaucoup d’experts comptabilisaient les trous dans la raquette avec une jubilation si belle à voir en cette période difficile qu’elle leur assurait de revenir le lendemain et ensuite aussi, jusqu’à leur jubilé.
Une autre expression de même sens consiste à passer entre les mailles du filet (2). Mais le trou a fait le sien quand le filet se défilait.
Les raquettes depuis les années 1500 se sont substituées à la main nue et le tennis a remplacé le jeu de paume qui fut le premier sport de masse chez nous au temps des rois (3).
Ce jeu nous a laissé beaucoup d’expressions très utilisées.
« Qui va à la chasse perd sa place » n’est pas une expression de vènerie. C’est une phase du jeu de paume où le joueur pris de court par un coup de l’adversaire doit changer de côté, se rendre sur une marque appelée la chasse et perdre un précieux avantage (4).
Si la balle « tombait à plat », ce mauvais rebond empêchait de « renvoyer la balle ». Le joueur pris de vitesse risquait la chute et pouvait « rester sur le carreau » (5) perdant toute chance « d’épater la galerie » où étaient rassemblés les spectateurs (6).
Quand naquit -enfin ! – la raquette, seuls le bas peuple (les vilains) continuaient de jouer avec la paume : « jeux de mains, jeu de vilains ! ».
Notes pour prendre la balle au bond :
(1) – Le jeu de paume nait au XIème siècle. C’est un jeu simple et rustique, très populaire, qui consiste à frapper une balle de cuir (l’éteuf). En ce temps-là, étoffer signifiait rembourrer et l’étoffe désignait toutes les matières utilisées pour cet usage. Ce jeu de balle rembourrée se pratiquait sur les chemins, dans les fossés des châteaux, les cours des monastères. C’était la longue paume.
Le jeu avait un tel succès qu’en cas de mauvais temps on continuait de pratiquer en salles fermées. C’était la courte paume.
Le jeu consistait à bouter l’éteuf hors de portée d’un adversaire qui -lui aussi- poursuivait un même objectif.
(2) – Bien sûr l’expression vient de l’image du filet de pêche. Les poissons les plus petits échappent à la capture. En Comté, l’expression est allée plus loin et une « petite maille » désigne le petignot (ou le pequignot) qui est un jeune enfant, surtout s’il est chétif. Ne pas faire la maille, passant du physique au psychique désigne aussi chez nous celui qui n’est pas à la hauteur d’un défi ou d’une situation.
La maille est aussi, au temps des capétiens, une pièce de monnaie d’un demi setier et donc sans valeur. C’est pour ça qu’avoir maille à partir, c’est-à-dire à partager, c’est bien se chipoter pour pas grand-chose !
(3) – Aux XVIème et XVIIème siècles, la France est prise de frénésie pour le jeu de paume. Paris compte plus de 300 salles dédiées ce jeu. Le mot sport venu de l’anglais n’apparait qu’en 1828.
Nos rois François Ier, Henri IV et Louis XIV sont des joueurs brillants. Mais le 20 juin 1789, Louis XIV chasse les députés de leur salle habituelle et ils doivent se replier à Versailles dans la salle du Jeu de paume. C’est là qu’ils prêtent serment de ne pas se séparer sans avoir donné une constitution à la France.
(4) – « Qui va à la chasse perd sa place » est une expression qui fait peur si l’on songe à tous les besoins pressants qui ont été réprimés dans la douleur et parfois l’échec, au fil des siècles, pour conserver une place privilégiée.
Cette expression vient du jeu de paume mais certains philologues donnent une autre origine. Dans la Bible, Ésaü, fils aîné d’Isaac part à la chasse pour offrir un gibier gouteux à son père. C’était gentil mais à son retour c’est la déconvenue : son frère Jacob -en son absence- a bénéficié de la bénédiction paternelle et de tous les avantages qui en découlent… On n’est jamais si bien trahi que par les siens !
(5) – Le sol des salles de Jeu de paume étaient carrelées et ceux qui en cours de partie se vautraient lamentablement restaient sur le carreau. Humiliés et défaits.
(6) – La galerie était le couloir surélevé et couvert par un filet protecteur où les spectateurs se rassemblaient autour du terrain pour suivre une partie de jeu de paume dans les salles fermées qu’on appelait des tripots. Tripoter a jadis signifié jouer à la paume et c’est récemment que c’est devenu plutôt s’amuser avec ses doigts…
Un coup flamboyant à Roland Garros nous coupe le souffle. Au temps des rois le même coup au jeu de paume nous sidérait, nous laissait sans voix et nous coupait les pattes. On se disait donc épaté.
On peut noter qu’un coup foireux, bien loin de nous épater, ne casse pas trois pattes à un canard.
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