Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Siphonné

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Docteur Gérard Bouvier

Vous l’aurez remarqué : il est des jours où l’actualité provoque soudain dans l’espace public l’emploi intensif de mots ou d’expressions de sens voisins. C’est comme une éruption volcanique.
« -Mais j’y crois pas ! Croyez pas qu’il est complètement siphonné ? » me demande la Marie-Madeleine. Et -pour une fois- elle ne parle pas du Jeannot.
On parle d’un individu siphonné quand tout porte à croire que son cerveau s’est liquéfié et qu’il a été aspiré dans un second temps par la pipette d’un contemporain. Ne reste qu’une boite crânienne vidangée bonne à vendre aux puces de Briod. Et encore… L’image est brutale mais elle coupe la soif (1).
Le siphonné est souvent maboul. Il ne s’en rend pas compte, même en faisant des selfies.
Le maboul nous vient du parler sabir d’Algérie vers 1830, où mahbül désignait un individu stupide. À noter si vous êtes maboul que l’usage vous impose de l’être complètement.
Nous avons aussi le ravagé et le branquignol (2). Mais je voudrais plutôt passer très vite sur le foutraque de façon à ne pas m’étendre sur le foutre qui est à l’origine de ce gracieux qualificatif.
On ne peut faire l’impasse sur la grande famille des dingues : le frappadingue, le foldingue, le dingo… Ce dernier est une sous espèce férale de canis lupus et il descend de chiens retournés à l’état sauvage. Le dingo ne forme pas une espèce distincte car il reste parfaitement interfécond avec le chien domestique. Gardons donc toujours un œil sur nos chiens.

Il y a aussi l’hurluberlu (3). C’est un saint fantaisiste pur produit de l’esprit taquin de Rabelais qui l’a mis au monde en 1564 (4). C’est un gentil, plus étonnant que vraiment dangereux et qui ne sera jamais prix Nobel de la Paix.

Moins facile à vivre : le cinglé. Jadis il était tout bonnement ivre avant d’évoluer vers la folie en 1925 (5). Au total : beaucoup de détraqués. Restons chez nous.

Notes pour compléter ce texte

(1)- Le siphon vient du latin sipho, siphonis qui désigne une pompe à incendie. À partir du XVIIème siècle le siphon prend le sens d’un outil (un tuyau) pour tirer du vin par aspiration. Il fallut attendre 1937 pour que le mot « siphonné » désigne enfin un fou, c’est-à-dire un individu dont le cerveau a été siphonné à toutes fins utiles (quel qu’en soit la raison, bonne ou mauvaise). Aujourd’hui les siphonnés, jadis rarissimes et précieux, sont devenus très fréquents. Il suffit de regarder et toc ! en voilà encore un !

(2)- Un branquignol est un niolu incohérent qui porte à rire. Le mot est construit sur branque qui désigna d’abord un ouvrier malhabile et peu motivé. En Suisse romande le branko est un vieux cheval ou un vieux mulet hors de service. La finale -ignol est argotique. On la retrouve -sans doute héritée de Guignol- dans tartignol, croquignol…

(3)- Le saint Hurluburlu apparait chez Rabelais dans la prologue du Cinquième livre. À l’époque (1564) ce personnage est une invocation burlesque, une formule juratoire fantaisiste comme quand la Marie-Madeleine fait appel à tous les saints du paradis (et de ses succursales) pour rendre la raison à son chat Félix coupable de quelque polissonnerie nouvelle.
L’Hurluburlu chez Rabelais s’est dégradé en hurlubrelu chez Furetière en 1690. C’est tant mieux car même s’il est rageant de ne tirer que des U au Scrabble, il eût été plus rageant encore d’en manquer pour placer hurluburlu. Hurlubrelu n’était guère fondant sous la langue et en 1718 l’Académie l’a transformé encore en hurluberlu. Ouf ! Il était temps : tout ça devenait farfelu.

(4)- Si le Saint Hurluburlu de Rabelais s’est vite effacé des mémoires il persiste sous nos yeux ébahis un grand nombre de faux saints en quête de soutien.
Le plus connu bien que souvent remis à plus tard est le fameux Saint Glinglin que l’on fête le 30 février. Saint Glinglin est le saint patron des réponses toutes faites : votre dossier suit son cours, donnez-moi votre N° de téléphone on revient vers vous, votre demande est en cours de traitement, désolé votre correspondant est absent aujourd’hui… Attention assurez-vous que ces réponses ne sont pas générées par l’IA. Comment s’en assurer ? Je vous le dirai dans une prochaine rubrique. Ou plus tard…quand les poules auront des dents.
Sainte Nitouche est facile à reconnaitre. Elle ressemble à un agneau qui tricote des chaussons pour la kermesse du club du 3-ème âge. Elle a les yeux baissés, les mains jointes et elle rougit si vous lui dites « -Bonjour, mademoiselle ! ». Elle commence ses phrases par « -Moi, je dis ça je dis rien… » avant de vous faire la liste exhaustive de qui couche avec qui (et pourquoi), et de vous donner les raisons pour lesquelles Marcel souhaite rester discret sur cette affaire. Son plat préféré est le ragot de mouton à l’angélique.
Saint Frusquin est un saint dont on n’a jamais trouvé les reliques. Sans doute les a-t-il rangées dans un étui qu’il a mis dans un sac, oublié dans un tiroir dans une commode, dans le hangar dont il a mis la clé avec tout le reste, au fond, dans le pétrin. Sous l’étiquette « mes tongs, vieux caramels et diverses affaires a toujours avoir avec soi ». Vous l’avez compris, Saint Frusquin est le saint patron des prochaines annonces sur le Bon Coin.

(5)- Cingler, c’était jadis frapper avec une baguette flexible. Puis on a parlé d’une pluie cinglante. La notion de frappe a conduit vers la folie comme d’autres verbes alentours : frappé, tapé, sonné, fêlé, ravagé…