Mag39. Fragments du Jura, à travers cinq objectifs

Du Haut-Jura aux crêtes du Jura suisse, quatre photographes portent un regard singulier sur leur territoire et le vivant qui l’habite. Quentin Danel, Marika Godin, Karine Tissot et Antoine Lavorel composent un dossier sensible où se croisent esthétiques, pratiques et rapports au sauvage, entre contemplation, engagement et recherche d’un équilibre avec la nature.

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Photographes artistes Massif Jura
Le massif du Jura s’étire dans la brume, entre douceur et immensité. ©Marika Godin

Marika Godin, la douceur en héritage

Marika Godin, 32 ans, porte un regard apaisé sur la nature et ses ambiances. ©Marika Godin

Née à Besançon et jurassienne de cœur, Marika Godin grandit entre Salins-les-Bains et le Haut-Jura. Avant la photographie, sa vie est rythmée par le sport : elle pratique le ski de fond à haut niveau jusqu’à ses 23 ans. Puis, presque par hasard, l’image s’impose. « Au départ, c’était surtout pour partager mes voyages », explique-t-elle. Progressivement, la passion devient métier.

Concept Paysage Du Revermont Lons-le-Saunier

Aujourd’hui, elle vit de la photographie tout en accompagnant des entreprises locales dans leur communication, notamment sur les réseaux sociaux. Fromagerie, restaurants, institutions touristiques : ses clients ont en commun un fort ancrage territorial. « Ce sont des gens avec un vrai savoir-faire, et qui on construit une image qui leur ressemble, sans chercher à suivre des tendances. »

Un instant du vivant dans son milieu. ©Marika Godin

Une signature entre brume et silence

Au fil des années, Marika Godin a développé une esthétique singulière. Des images souvent baignées de lumière douce, des paysages enveloppés de brume, des compositions simples et apaisées. « Je ne cherche pas forcément à créer un style, j’essaie plutôt de retranscrire ce que je ressens. » Pourtant, ce fil rouge visuel s’impose comme une évidence pour ceux qui suivent son travail.

La photographie est pour elle une respiration. « Je suis quelqu’un d’assez speed, parfois anxieuse. Faire des photos m’apporte une forme de calme. » Cette quête de douceur se retrouve dans ses images, comme une réponse à un monde qu’elle juge trop rapide.

Attachée au Jura, elle y trouve une source inépuisable d’inspiration. « C’est simple ici, mais c’est justement ce qui est précieux. » Entre authenticité et retour à l’essentiel, son regard met en lumière un territoire souvent discret, mais profondément inspirant.

Paysage enveloppé de brume dans le massif du Jura. ©Marika Godin

Antoine Lavorel, habiter le sauvage

À 22 ans, Antoine partage sa passion pour la vie sauvage avec son grand frère Gaël après avoir exploré toutes les facettes de la photographie à l’école d’arts appliqués de Vevey, en Suisse. ©Antoine Lavorel

Chez Antoine Lavorel, la nature n’est pas une découverte tardive : c’est un héritage. Originaire du pied du Jura suisse, il grandit au plus près du vivant, entre insectes, plantes et observations patientes, avec un père entomologiste et une mère botaniste. « Mes parents nous ont appris à regarder autant les petites choses que les grandes. » Très tôt, avec son frère, il passe des heures dehors, à explorer ce qui se cache dans le jardin ou un peu plus loin, dans les forêts jurassiennes.

Un appareil photo entre les mains, il prolonge cette curiosité. Là où son frère bifurque vers le dessin et la sculpture, lui reste fidèle à l’image. Sans vraiment se poser de question, il s’engage dans des études de photographie, avec une évidence : consacrer sa vie à observer et raconter le sauvage.

Antoine Lavorel travaille au plus près du vivant, par tous les temps. ©Antoine Lavorel

Raconter plus que montrer

Ce qui anime Antoine Lavorel dépasse la simple quête d’images. « Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les espèces en elles-mêmes, mais les instants. » Influencé par le travail de Vincent Munier, avec qui il collabore sur le film Le Chant des forêts, il développe une approche sensible. Pendant près de deux ans, il participe au tournage comme caméraman et preneur de son, entre les Vosges et la Norvège — une expérience fondatrice.

Ses images, souvent épurées, laissent une large place aux ambiances : brume, silence, silhouettes à peine visibles. L’animal n’y est jamais un trophée, mais une présence discrète, presque suggérée. « L’idée, c’est de raconter une histoire. »

Avec sa photo “Au-dessus des eaux claires”, Antoine Lavorel a remporté en novembre 2025 le Grand prix du festival de Montier-en-Der. ©Antoine Lavorel

Une quête lente et engagée

Attaché à son territoire, Antoine Lavorel n’a jamais quitté le Jura. « Je suis fasciné par ces montagnes, je crois que je n’en partirai pas de sitôt. » Il y développe aujourd’hui ses projets, notamment une série documentaire consacrée au chat sauvage. Seul, à vélo, il part plusieurs semaines en forêt, filmant autant la quête de l’animal que tout ce qui se dévoile en chemin.

Plus qu’un objectif, le chat sauvage devient un fil conducteur pour raconter un écosystème fragile. À travers ses images, Antoine Lavorel invite à ralentir et à redécouvrir la richesse du vivant, au plus près de chez soi.

Karine Tissot, l’art de la distance

La photographe de 34 ans sillonne pendant son temps libre le Massif du Jura et le Pays de Gex. ©Karine Tissot

Depuis l’enfance, Karine Tissot vit tournée vers la nature. « Je crois que je suis née passionnée par les animaux », confie-t-elle. Originaire de Divonne-les-Bains, au pied du Jura, ses souvenirs sont peuplés de sorties nocturnes avec son père ou son oncle, à l’affût de cerfs et d’autres silhouettes furtives. Aujourd’hui encore, malgré un quotidien bien rempli entre son métier de graphiste, un second emploi auprès de chevaux et sa vie de mère, elle consacre dès qu’elle le peut son temps libre à la forêt et à la montagne.

Longtemps simple observatrice, elle s’est tournée vers la photographie presque par évidence. « Je voyais des choses incroyables, mais j’étais seule. J’ai eu envie de les partager. » L’appareil devient alors un pont entre son monde intérieur et celui des autres. Pourtant, Karine reste fidèle à une pratique discrète, loin des effets de mode et de la course aux images spectaculaires.

La photographe est passionnée par les animaux de la fôret depuis son enfance. ©Karine Tissot

Une esthétique du silence et de la distance

Ce qui distingue son travail, c’est une approche minimaliste. Là où d’autres cherchent la proximité, elle privilégie la distance. « J’aime voir l’animal au loin, presque comme une tache dans le paysage. » En hiver surtout, sa saison de prédilection, elle capture des scènes épurées : un renard minuscule dans l’immensité blanche, une silhouette à peine visible dans la neige. « C’est presque poétique, immaculé. »

Ses sujets de cœur restent les cervidés, fascination d’enfance intacte. Mais avec le temps, son regard s’ouvre aussi aux oiseaux, à la diversité plus discrète mais tout aussi riche du territoire jurassien. Et puis il y a ces rencontres rares, presque irréelles, comme celle avec le lynx : « Je n’ai même pas les mots. »

Attachée à une pratique respectueuse, Karine s’interroge sur l’impact croissant des activités humaines et des réseaux sociaux. Elle préfère la retenue à l’exposition, l’observation à la traque. « S’il y a une photo, il y a une photo. Sinon, tant pis. » Une philosophie simple, à l’image de son travail : sincère, patient et profondément ancré dans le vivant.

©Karine Tissot

Quentin Danel sublime le Jura en miniature

Le photographe Quentin Danel sublime les paysages du Jura à travers des mises en scènes de petites figurines. ©Quentin Danel

Chez Quentin Danel, tout commence par un regard différent. Là où beaucoup voient un simple jeu d’enfant, il imagine déjà une scène. Les figurines LEGO deviennent des acteurs, les briques danoises se transforment en décors et chaque photographie s’apparente à un instant figé, presque cinématographique. « Rien n’est laissé au hasard », confie le photographe jurassien.

La photographie de briques demande une rigueur particulière. À cette échelle, le moindre détail devient visible : poussière, reflet mal placé ou angle inadapté peuvent casser l’illusion. Quentin Danel passe de longues heures à construire ses scènes et tester différents cadrages. « Installer une scène peut prendre plusieurs heures », explique-t-il. Le défi principal reste de donner vie à des objets figés. Une inclinaison de tête, un bras légèrement déplacé ou un jeu de perspective suffit à suggérer une émotion, une action ou une tension dramatique. La lumière, naturelle ou artificielle, crée des ambiances variées et renforce l’illusion du réel, guidant le regard et accentuant l’atmosphère de chaque scène.

Le territoire revisité à travers les mises en scène de Quentin Danel. ©Quentin Danel

Le Jura, terrain de jeu et source d’inspiration

Au-delà de la technique, Quentin Danel raconte des histoires. Ses images ne sont pas de simples compositions : chaque photo est une scène suspendue que le spectateur peut interpréter librement. Ses inspirations viennent autant du quotidien et de la culture populaire que des paysages du Jura. Forêts profondes, reliefs escarpés, caves et ambiances naturelles nourrissent son regard et influencent sa lumière. Le photographe transforme ainsi son territoire en un véritable partenaire de création, donnant à ses scènes miniatures une authenticité et une dimension presque réelle.

©Quentin Danel

Le processus reste exigeant : construire les décors, ajuster les figurines, tester plusieurs configurations. « On recommence souvent plusieurs fois », précise Quentin Danel. Cette répétition fait partie intégrante de sa démarche, qui équilibre plaisir de créer et discipline rigoureuse. Dans un contexte où l’image est produite rapidement, il revendique une approche lente et réfléchie. « L’imaginaire n’a pas d’échelle », conclut-il, et peut même prendre racine au cœur des paysages jurassiens.

Emmanuel Perret, l’imaginaire au ras du sol

Emmanuel Perret, un photographe “bio” qui donne vie à ses figurines.

Dans les paysages du Jura et du Haut-Bugey, Emmanuel Perret ne photographie pas seulement ce qu’il voit. Il y glisse, presque discrètement, des silhouettes miniatures. Des Playmobil, posés au cœur du réel, qui viennent brouiller les repères et inviter à regarder autrement. « L’idée, c’est qu’on pense voir une scène normale… avant de se rendre compte du détail », explique-t-il.

Photographe touche-à-tout, il découvre cette pratique un peu par hasard, en emportant des figurines lors d’une sortie en pleine nature. Un premier essai, une image qui fonctionne, et l’envie de poursuivre. Depuis, ces petits personnages ne le quittent plus. VTT, ski, kayak : chaque activité du territoire devient un prétexte à mise en scène, toujours pensée pour rester crédible.

Jouer avec les échelles, raconter un territoire

Car toute la difficulté est là : faire oublier la taille réelle des figurines. Emmanuel Perret compose ses images avec précision, se place au ras du sol, cherche la bonne perspective. Le moindre détail compte. Un brin d’herbe trop grand, une présence humaine à proximité, et l’illusion disparaît. « Il faut que tout reste cohérent », insiste-t-il.

Ici ou là, des Playmobils qui prennent vie, le tout dans les paysages naturels du Jura ou du Haut-Bugey.

La nature lui offre un terrain de jeu idéal. Les paysages enneigés, notamment, simplifient les lignes et facilitent l’intégration des figurines. Mais rien n’est laissé au hasard : stabiliser un objet sur l’eau, anticiper la lumière, parfois même ajuster l’environnement… chaque scène demande du temps.

Derrière ces images, il y a aussi une volonté de raconter. Non pas de mettre en avant le jouet, mais de valoriser un lieu, une ambiance, un souvenir. Les Playmobil deviennent alors des médiateurs, presque invisibles, qui permettent au spectateur de s’identifier.

Tantôt au ski, tantôt dans la verdure, des photographies qui transportent l’imaginaire dans le réel.

Sans retouche ni artifices, Emmanuel Perret revendique une approche simple et sincère. Une photographie « bio », comme il aime la qualifier, où l’instant prime sur la perfection. Et où, surtout, l’imaginaire continue de se glisser dans les paysages du quotidien.