Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Le bout de ma langue

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Docteur Gérard Bouvier

Vous l’aurez peut-être remarqué, j’apprécie beaucoup de vous raconter des histoires. Ne croyez pas que c’est pour autant une tâche facile… J’y laisse beaucoup d’énergie. Quelques cauchemars et des inquiétudes aussi. Certaines idées sans queue ni tête me restent sur le bout de la langue (1). Et c’est désagréable au possible !

Les idées qui restent sur le bout de la langue sont souvent celles qui sont tirées par les cheveux et comme aurait pu dire Edgar Faure avoir un cheveu sur la langue quand on devient chauve ça décoiffe et c’est la barbe (2).

Regardez-moi de plus près et sans complaisance : vous constaterez que mon anatomie est suspecte. Par exemple là, je me creuse le ciboulot alors que j’ai la tête ailleurs (3). Je suis de mauvais poil et je me fais des cheveux blancs (4). Il ne tient qu’à un cheveu que je reprenne du poil de la bête mais en fait je marche sur la tête parce que j’ai un poil dans la main.

Où en étais-je ?

Pensant à vous, j’ai tendu l’oreille. J’ai l’oreille fine mais -à bon entendeur, salut ! – j’ai vite compris que j’avais eu le nez creux de faire la sourde oreille et ça m’a mis la puce à l’oreille. Mais comme je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez j’ai renoncé à le fourrer partout de peur qu’on me claque la porte. Au nez.

J’ai préféré, du bout des lèvres, faire la bouche en cœur et garder le sourire au coin en serrant les dents. Ceux qui ont les dents longues, souhaitent croquer la vie à pleines dents mais ils finiront par s’en mordre les doigts (5).

Où en étais-je ?

Heureusement, j’ai la tête sur les épaules. Ça me permet de garder la tête haute et de garder la tête froide là où je pourrais tout aussi bien être tête en l’air et marcher sur la tête. Oui ! J’arrête avant que vous n’en ayez par-dessus la tête.
Et que vous me trouviez casse-pieds (6).

Pour en savoir plus :

(1) – Si vous observez de près le bout de la langue -au besoin avec des instruments grossissants- vous n’y trouverez nulle trace d’un trou de mémoire. L’expression est vieille de cinq siècles et traduit cet état exaspérant où l’on sait tout du mot que l’on souhaite dire… sauf le moyen de la prononcer. On le connait jusqu’au bout des ongles, mais on n’est pas au bout de ses peines car ce mot nous mène par le bout du nez et nous pousse à bout. On est au bout du rouleau car on croyait tenir le bon bout, le mot était tout près de montrer le bout de son nez et patatras ! Il a mis les bouts et nous voilà au bout du bout.

(2) – Inutile de couper les cheveux en quatre. “Ça décoiffe ! “ exprime une telle bourrasque de vent soudaine que les porteurs de perruque l’avaient dans la rigole. Cette faillite prothèso-capillaire n’est naturellement à l’origine du mot “rigolo” sinon je me ferais un plaisir de vous le signifier. On me dit dans l’oreillette qu’il n’y a guère plus horripilant qu’avoir ses cheveux dans la rigole. Dont acte.

(3) – Le ciboulot est un ancien procédé pour désigner la caboche, la cafetière sans trop se monter le bourrichon. Qui est aussi la citrouille, la calebasse ou le citron tant nous avons de pudeurs pour nommer la boite crânienne ou survit notre cerveau.
Le ciboulot est vieillot mais chaque jour qui passe nous en rapproche. La « cibole » rapidement devenue « ciboule » est apparue dans la langue en 1288.Il vient du provençal cebula qui désignait un petit oignon, un bulbe, rond comme une cervelle.
La ciboulette pousse à partir d’un petit oignon similaire.

(4) – En français le poil sert de baromètre des humeurs. Si l’on est de bon poil l’avenir est souriant et c’est au poil. Si l’on est de mauvais poil c’est peut-être qu’on nous a pris à rebrousse-poil. Patience on va attendre d’être flatté dans le sens du poil. Si l’on est à poil restons couvert.

(5) – Se mordre les doigts peut sembler déroutant. L’expression entre dans le Dictionnaire de l’Académie Française dès sa première édition en 1694 en attestant aussi s’en mordre les pouces. Mais il fallait faire un choix et les pouces s’effacèrent.
Ce geste où le remord fait qu’on se mord n’est pas unique. Dans les pays voisins on s’essaye à ce même geste de colère et d’autopunition. Mais nous autres nous en sortons très bien. Dans bien des pays la technique et si compliquée qu’elle se termine chez l’ostéopathe ! En Russie, on se mord… les coudes. Les allemands se mordent… les fesses. Les anglais se donnent des coups de pieds à eux-mêmes. Les polonais se crachent dans la barbe !

(6) – Aujourd’hui le casse-pieds est tellement répandu qu’on pourrait croire qu’il est universel et intemporel. Si je vous disais qu’on en retrouve la trace dans la Bible dans la Lettre de Saint Paul Apôtre aux Corinthiens Chapitre 13, verset 4 je pense que vous me croiriez.

Pas du tout ! Casser les pieds date de 1890 et le casse-pieds nait en 1930. C’est à se demander comment faisaient les importuns avant d’être enfin lâchés dans les pages du dictionnaire.
Ne plaignons pas le casse-pieds de cette naissance tardive. Il avait les moyens de tirer son épingle du jeu : il nous tapait sur les nerfs, il nous courait sur le haricot. Acrobate, il arrivait à nous les gonfler tout en nous pompant l’air ! En somme, il s’est beaucoup entrainé avant de nous casser les pieds.