Midi, la carillon du Théâtre égrène les notes de la Marseillaise. Sur la place de la Liberté, sortant de la rue du Commerce, Bernard Clavel se dépêche de regagner la maison familiale de la rue des Écoles. Il passe sans un regard pour la statue du général Lecourbe, il ignore un officier qui marque un temps d’arrêt. Il s’agit du colonel de Larminat, le général l’inspire peut-être. Plus loin, le jeune avocat Edgar Faure semble se diriger d’un bon pas vers la réputée bonne table du Cheval Rouge ou chez La Laure, rue Tamisier. Paul-Émile Victor a manqué de peu de croiser Bernard Clavel, qui se connaissent… sans se connaître.
Des jeunots, Pierre Suard et Antoine Prost jouent autour de la statue du général. Antoine Prost ne remarque surement pas le jeune homme qui passe dans son dos, René Rémond qui jouera plus tard un rôle au début de sa carrière. Jean Amadou sort de la Tour de l’horloge où son grand-père est tailleur. Au milieu de tous ces jeunes gens, deux quasi patriarches se croisent et se saluent. Léon Bel et Henri Grosjean qui sont en train de bâtir de belles histoires fromagères. Léon Bel va peut-être saluer Pierre Garino au Bar des Sports. Venu de Lyon, probablement pour voir son cousin Auguste Grancher, Marcel E. Grancher gagne probablement aussi le Bar des Sports. Il est temps de raconter ce que faisaient ces futures figures en 1939.
Bernard Clavel

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Après deux années éprouvantes passées comme apprenti pâtissier à Dole, Bernard Clavel, 16 ans en 1939, revient dans sa ville natale et travaille au Prince d’Orange, actuelle maison Pelen, qui se situe alors sous les Arcades. Il a des envies d’ailleurs, aime le dessin et s’acoquine avec un étrange personnage, le peintre Del Bosco, fonctionnaire le jour, peintre et fêtard le reste du temps. Il n’y a pas de littérature à l’horizon. Il suit la carrière de Paul-Émile Victor depuis longtemps.
Dans “Les Petits bonheurs”, il raconte : « La Ninie Seguin était première emballeuse dans une usine de stylos qui appartenait à M. Victor (…). Très souvent, le soir en revenant de son travail, la Ninie passait nous voir. Elle était un peu sourde. Elle parlait fort et ma mère était obligée de hausser le ton. Dérangé, mon père levait le nez de son journal et posait ses lunettes. Il tambourinait sur la table en signe de mécontentement. Cependant, je me souviens qu’il cessa de tambouriner le jour où, pour la première fois, Ninie nous parla du Groenland. Mes parents semblaient vraiment intéressés et moi, dès ce jour-là, ce fut comme si j’avais commencé de préparer mon sac à dos. Car M. Victor, maître de fabrique, avait un fils qui se prénommait Paul-Emile et que mon père appelait « Le petit Victor ». Et le petit Victor allait embarquer sur le Pourquoi pas ? avec le commandant Charcot (…). Ninie avait délaissé l’emballage pour se consacrer aux bagages du jeune explorateur ».
Le jeune Bernard s’enthousiasme et s’enhardit, ce voyage c’est aussi pour lui. Par la Ninie Seguin, il demande au Paul-Émile de l’emmener avec lui. La réponse le décevra. Paul-Émile lui conseille de continuer à bien dessiner et de bien travailler à l’école pour apprendre la science et la géographie.
Edgar Faure
Natif de Béziers, installé à Paris où il a débuté une brillante carrière d’avocat, Edgar Faure, 31 ans, vient à Lons-le-Saunier où il a quelques clients parmi les chefs d’entreprise. Il s’installe à l’hôtel de Genève.
Il le raconte dans ses mémoires, il narre d’ailleurs comment il a l’impression d’avoir une vision (1). « J’arrivais en voiture de Besançon et j’allais m’installer à l’hôtel de Genève. Je me retournai sur le seuil et j’embrassai du regard la perspective de la grand-place dite de la Chevalerie. Sur ma gauche, le théâtre encastrant le café de Strasbourg (…). Devant moi, une rangée de maisons inégales où se détachait le cinéma L’Excelsior et le commissariat de police alors peint en jaune. A la pointe de la diagonale, assez loin de moi, j’apercevais le petit fronton du palais de justice. Sans faire le détail, je me sentis traversé par une sensation inédite (et que je n’ai jamais ressentie par la suite) : c’était l’onde du déjà-vu, du déjà-vécu, l’image fugitive d’un autre monde, comme une diapositive que l’on aurait aussitôt retirée de sa visionneuse » (2).
Il avait donc eu l’impression d’être déjà venu. Une impression positive qui le pousse « à saisir toutes les occasions qui se présentèrent de venir à Lons-le-Saunier où je me constituait un réseau de clientèle ». Parmi ses clients, il évoque notamment des membres de l’industrie locale du fromage et un « petit banquier », André Trouillot qui « ressemblait au boxeur Marcel Thil, et on le surnommait le shérif car on ne le voyait jamais sans son chapeau à larges bords (…) ». Les bonnes tables de la ville achèvent possiblement de le séduire. A cette époque, rien n’indique vraiment une possible carrière politique à venir, et pas davantage son ancrage dans le Jura.
(1) Mémoires 1, Avoir toujours raison… c’est un grand tort, ouvrage paru chez Plon.
(2) Plusieurs détails sont inexacts.
Pierre Suard
Âgé de six ans, Pierre Suard a encore du temps devant lui. Après la guerre, des études brillantes, dont Polytechnique, il entame une carrière dans l’industrie. Patron d’Alcatel de 1986 à 1995, il porte l’entreprise au plus haut niveau mondial, employant jusqu’à 200 000 salariés. Il est débarqué d’Alcatel à la suite d’une embrouille judiciaire. Par la suite, Alcatel s’effondre progressivement jusqu’à disparaître.
Antoine Prost
Âgé de 6 ans, Antoine Prost est né dans une famille de juristes. Son père fut élu municipal lors des élections de 1965. Après de brillantes études, Antoine Prost entame une carrière universitaire de haut-vol, spécialiste de l’histoire de la société française, notamment de l’histoire de l’éducation scolaire. Parmi ses nombreuses missions, il joue un rôle important comme président du conseil scientifique de la Mission centenaire de la Première Guerre mondiale. Sa vie ne se déroule guère à Lons-le-Saunier, mais entre Paris et Orléans. Il mène aussi une activité politique, c’est un proche de Michel Rocard. Il garde une fidélité estivale avec le Jura, notamment du côté du Grandvaux où il séjourne. Petit détail : en 1963, il publie sa thèse sous la direction de… René Rémond.
René Rémond

Âgé de 21 ans, René Rémond poursuit de brillantes études et prépare au lycée Louis-Legrand à Paris l’entrée à l’Ecole normale supérieure. Sa famille vit rue Perrin. Son père, dessinateur industriel, est chef d’entreprise. Il mène de front une riche carrière d’historien, avec notamment son fameux classique sur Les Droites en France, et personnage public, où sa modération, sa pondération et sa pertinence, se remarquent dans un paysage intellectuel agité. Il est né dans une famille catholique, un catholicisme qui l’animera. Il est le neveu de Paul Rémond, natif de Salins-les-Bains, évêque de Nice, qui joue un rôle essentiel pour la protection des juifs pendant l’occupation. Paul Rémond sera fait Justes parmi les nations. A Lons-le-Saunier, le Centre de Conservation et d’Étude porte le nom de René Rémond.
Edgard de Larminat

Certes né à Alès, le colonel Edgard de Larminat, 44 ans, revendique ses racines jurassiennes, qu’il a tout loisirs de cultiver lors de ses séjours dans la maison familiale du Louverot. Il raconte dans ses Chroniques irrévérencieuses comment il a pris « sa première cuite » lors d’un interminable banquet d’après battage des moissons.
Il y écrit aussi : « J’éprouve quelques complaisances pour le côté comtois de mes ascendances (…). J’ai connu les Comtois comme de bons patriotes et bons soldats, francs du collier, libres d’expression, incapables de servilité, très respectueux des choses respectables et pas du tout des autres ».
En 1939, Edgard de Larminat est considéré comme un brillant officier, il se prépare à rejoindre Beyrouth où il occupe les fonctions de chef d’état-major des troupes du Levant. La guerre venue, puis la défaite, il rallie la France Libre où il occupera immédiatement des fonctions essentielles.
Marcel E. Grancher

Il est âgé de 42 ans, il a déjà eu plusieurs vies, notamment comme combattant pendant la Grande guerre. Après un parcours qui le conduit en Extrême-Orient et à Paris, il se fixe à Lyon où le caractère épicurien de la ville lui convient parfaitement. Il fonde les éditions Lugdunum, publie de nombreux livres et agrège autour de lui quelques brillants sujets de la vie littéraire lyonnaise. Marcel E. Grancher vient d’embaucher le jeune Frédéric Dard qui publie rapidement ses premiers ouvrages. Marcel E. Grancher est le cousin de Gustave Grancher, futur Gutt Grancher, un des patrons de la résistance jurassienne. Marcel E. Grancher sera également résistant.
Après la guerre, il se signale par une série de romans ironiques, et caloriques, dont voici quelques titres : Le Charcutier de Machonville, Le Bistrot du porc, Le Cervelas avait disparu. Une association des Amis de Marcel E. Grancher a existé à Lons-le-Saunier, avant de disparaître il y a quelques années. Une plaque rappelle sa mémoire à l’angle de la rue Tamisier et de la rue de l’Hôtel de ville, une place porte son nom rue Regard, en face de l’hôpital.
Jean Amadou
Il est âgé de 10 ans. Son père était inspecteur des PTT, mais il se souvient de son grand-père. « Mon grand-père a été tailleur à Lons. Il y a peut-être quelques vieux Lédoniens qui s’en souviennent encore. Il avait son magasin dans un monument historique, la Tour de l’Horloge, à l’entrée de la rue du Commerce. Le magasin de tailleur était en bas, et l’atelier au premier étage. J’ai passé étant gamin un certain nombre d’heures dans ce magasin où je montais voir la cloche par un escalier en bois. Il avait un deuxième magasin rue du Commerce et c’était un très bon tailleur ». Jean Amadou se destine au monde du spectacle. Sa grande carcasse intègre à Paris la monde quasi disparu des « chansonniers », puis un grand nombre d’émissions de radio et de télévision où il était question d’esprit plus que d’humour façon France Inter d’aujourd’hui.
Paul-Émile Victor


A 32 ans, Paul-Émile Victor a déjà fait du chemin. Natif de Genève, il est lédonien depuis l’installation de la famille dans la ville en 1916 où son père a créé une entreprise de fabrication de pipes et de stylos. L’envie d’ailleurs l’emporte assez vite. Il se destine un temps à la marine, passe son brevet de pilote d’avion puis ronge son frein dans l’entreprise familiale. Il réussit à intégrer l’expédition Charcot à bord du “Pourquoi pas ?” en route vers le Groenland. C’est le début d’une longue aventure. Dans les années trente, il raconte l’un de ses voyages au cours d’une conférence à Lons-le-Saunier. Il y a dans la salle un jeune garçon tout éberlué. C’est Bernard Clavel. Encore lui !
-Signalons la belle initiative des Editions Sékoya d’Alain Mendel qui a commencé l’édition d’une biographie en bandes dessinées. Deux volumes sont parus, un troisième est attendu. Aventuriers et passionnés par l’explorateur, Stéphane Dugast et Stéphane Niveau – qui fut directeur de L’Espace des monde polaires de Prémanon – scénarisent cette vie. Laurent Seigneuret et François Fleury signent la mise en dessin et en couleur.
Léon Bel et Henri Grosjean
Léon Bel (61 ans) et Henri Grosjean (40 ans) participent au développement économique de la ville. Investis dans la commerce du fromage – emmental, gruyère -, ils sont acteurs d’une filière prometteuse, la production du fromage fondu. Léon Bel a lancé la Vache qui rit en 1921, Henri Grosjean réplique quelques années plus tard avec La Vache sérieuse. Pour l’heure, en 1939, il n’est pas question pour Léon Bel de poursuivre son concurrent pour une éventuelle contrefaçon. Léon Bel est en train de passer la main dans l’entreprise au profit de son beau-fils Robert Fiévet. Il a eu aussi une initiative qui laissera une trace dans la ville en attirant le rugbyman Pierre Garino.
Pierre Garino

Cette évocation se termine par une fermeture, celle du Bar des Sports, rue des Salines, au début de l’été. La saga du Bar des Sports commence à la fin des années trente quand le fromager Léon Bel attire les rugbymen sanclaudiens Pierre Garino et Eugène Tible, bien sûr pour renforcer le CS Lons. Ils tiennent le Bar des Sports, que Pierre Garino reprendra seul après la guerre. La légende du lieu commence à s’écrire avec Paulette, épouse de Pierre, puis son fils Roger et son épouse Liliane, et le petit-fils Jean-Louis. Ainsi se boucle une page d’histoire.

























