Il existe un moment étrange dans la vie d’un jeune journaliste. Celui où une personnalité que l’on a l’habitude de voir derrière un écran apparaît soudain devant soi. En trois dimensions. Et, détail assez perturbant, elle vous parle.
Sur le papier, pourtant, tout est simple. Nous sommes journalistes. Nous avons préparé nos questions. Nous connaissons notre sujet. Nous sommes là pour recueillir une information, relancer, écouter et, surtout, conserver cette fameuse « distance journalistique ». Bref, du professionnalisme.
Dans la tête, l’ambiance est parfois légèrement différente.
Car face à un sportif que l’on regardait le week-end, à un politique croisé chaque soir au journal télévisé, à un journaliste dont on suivait les reportages ou à une personnalité que l’on connaissait bien avant qu’elle ne nous connaisse – ce qui, reconnaissons-le, reste généralement le cas –, deux individus cohabitent soudainement.
Toute la difficulté consiste alors à ne jamais laisser le second prendre le contrôle. Ne pas demander une photo avant même d’avoir posé la première question. Ne pas raconter que votre père l’adore. Ne surtout pas commencer une phrase par : “Je vous suis depuis que je suis petit”, particulièrement si votre interlocuteur n’a que quinze ans de plus que vous.
Alors on acquiesce gravement. On prend des notes. On tente même une relance particulièrement sérieuse pour prouver à l’univers – et surtout à soi-même – que tout cela est parfaitement normal.
Il suffit ensuite d’attendre d’avoir parcouru une cinquantaine de mètres avant d’envoyer le message réglementaire à ses proches :
“Vous ne devinerez JAMAIS qui je viens d’interviewer.”
La distance journalistique a ses limites. Heureusement, elle est présente généralement une fois le stylo rangé.


























