Rubrique. Grands mots, grands remèdes : La Brebis, le Bouc et le Vilain Canard Petit

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Une Brebis, galeuse plus que de raison, au détour d’un chemin (1)
Rencontra un Bouc émissaire accablé de porter tous les torts humains (2).
Ils musardaient de concert quand -chemin faisant- ils rencontrèrent
Un Petit Canard très Vilain qui déambulait en balançant son derrière (3).

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“On me fuit !” dit la Brebis galeuse. Dès que j’accours au pâturage,
Chacun s’écarte, gémit, maugrée, se plaint et évite mon voisinage.
J’ai beau bêler très fort que ma guérison désormais est acquise
Ces bougres-là n’y voient que complot, manigance et traitrise.

“Cesse de te plaindre !” interrompt le Bouc émissaire sans mansuétude.
Moi, dès que j’arrive en quelque lieu, c’est devenu une habitude,
On m’accuse de tous les maux en cours : chaleur, pluie, sècheresse,
Inondation, pénurie de moutarde, tout est prétexte à me botter les fesses.

Le Vilain Petit Canard soupira : “Moi, c’est ma démarche qu’on critique,”
Allant jusqu’à dire que mes déambulations sont maladroites et gauches
Et seraient plus pertinentes pour amuser la galerie dans un cirque
Qu’à démontrer partout que d’une volaille je ne suis que l’ébauche (4).

Alors soudain, tous trois partirent d’un rire franc.
“Puisque personne n’est sensible à nos talents,
Faisons chemin ensemble et laissons ces affreux
À leur bêtise abyssale et à leur mépris orgueilleux.

La Brebis galeuse partit la tête haute en bêlant,
Le Bouc émissaire la suivit en faisant du boucan,
Le Canard Vilain, et Petit, partit en claudicant.
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants (5).

Morale

Être galeux, émissaire, vilain et petit de surcroit,
Ne dispense pas d’une contraception, selon moi.

Notes pour y voir plus ou moins clair :

(1) – La brebis était jadis la berbis. Quand les lettres déménagent et se prennent au jeu de la chaise musicale on parle d’une métathèse. C’était après un premier dérapage puisque berbis avec 2 b vient du latin vervex avec 2 v. Décidément, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas.
Nos erreurs de prononciation -généralement pour nous simplifier la vie- passent souvent dans le langage courant. Ni l’infractus ni le pestacle ne connurent cet honneur. Mais le formage, technique qui permet de lui donner sa forme, fut remplacé avec le succès que l’on sait par le fromage. La fourme d’Ambert et l’italien formaggio ont su conserver, sans lui faire subir la métathèse, un de leurs secrets de fabrication.

(2) – Si l’on retrouve la brebis galeuse dans le dictionnaire de l’Académie de 1694 : “Il ne faut qu’une brebis galeuse pour gâter tout un troupeau”, c’est dès la Bible dans le Lévitique qu’est évoqué le bouc émissaire.
Chez les Hébreux, le grand jour du pardon, le grand prêtre choisissait deux boucs. L’un était sacrifié pour plaire à Dieu. L’autre se voyait affligé par les mains du prêtre posées sur sa tête de l’ensemble des péchés d’Israël. Puis il était chassé dans le désert où il emportait les fautes de la communauté à l’abri des regards et des mauvaises consciences. C’est ce bouc expulsé qui est devenu “le bouc émissaire”. Évacuer in deserto les fautes des uns et des autres évite de polémiquer plus avant et s’est avéré très pratique au point de perdurer. Aujourd’hui beaucoup de familles et de groupes sociaux ont un bouc émissaire souvent choisi à la majorité des deux tiers ou au doigt mouillé.

(3) – La brebis galeuse représente l’élément malsain et contaminant dans un groupe, le bouc émissaire est le responsable désigné de toutes les avanies et de toutes les avaries, et le vilain petit canard est -quant à lui- l’atypique dérangeant. On voit comme l’on est mal entouré de droite comme de gauche et comme la méfiance est notre meilleur recours.

(4) – Notre besoin de rivaliser par notre beauté, par la grâce de nos sentiments, par la hauteur de nos préjugés fait que nous nous sentons souvent bien seuls dans cette basse-cour, entourés par la foule des autres qui -vous l’aurez peut-être remarqué-sont, à différents titres, de vilains petits canards. À de rares exceptions près. La Presse raffole de vilains petits canards. Le plus vendeur est le vilain petit canard qui, contre toute attente, a réussi sa vie. Car toute réhabilitation inattendue augmente le tirage en venant donner raison à ceux qui espèrent.
Beaucoup de chercheurs pensent que le conte d’Andersen était en partie autobiographique ! Hans-Christian était grand, maigre, gauche. Un grand dépendeur d’andouilles s’il eut été comtois. Et d’origine très modeste avant que ce vilain petit canard ne devienne un écrivain admiré dans toute l’Europe.

Carré d'article Jura Vitrages

(5) – Parmi la descendance du vilain petit canard, du bouc émissaire et de la brebis galeuse notons : le mouton noir, le canard boiteux, la tête de turc, le paria, le chat noir, le souffre-douleur, l’oiseau de mauvais augure, le mal aimé, le laissé pour compte, la bête noire…

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