On nous l’avait tant promis qu’on avait fini par s’y faire : la fin du monde était là, tapie dans l’ombre et nous étions repérés, ciblés, en plein dans la mire.
Nous devions tous mourir (1). C’était une question de temps… Nous avions même plusieurs options : une pandémie, une guerre qui dégénère jusqu’à devenir atomique, un dysfonctionnement du climat, des météorites sur nos têtes, la 5G, l’IA, un nouveau déluge plus humide encore que le précédent.
Nous attendions avec une once de résignation la mort prochaine, les yeux rivés sur nos chaines d’information. Nous continuions quand même à suivre notre régime, à nous faire le maillot et aussi à suivre notre Tour de France mais uniquement parce qu’il ne faut pas se laisser aller juste avant la fin.
Et puis soudain il y eut le feu en Gironde.
Et tout s’est embrasé. Sont arrivées de terrifiantes images tournées par des stagiaires tout feu tout flamme, ravis de faire leurs premières armes en remplaçant au pied levé sur sol brûlant des journalistes en vacances tellement méritées.
En 24 heures s’en était fini du détroit d’Ormuz, du prix de l’essence, des trumperies à géométrie variable et du prochain anéantissement juré-promis de civilisations millénaires. La fin du monde était priée de faire la queue en attendant le retour de son heure de gloire.
Mais nos pompiers -merci à eux ! – vinrent à bout de ces feux.
Aussitôt, ce fut un nouvel embrasement. Après dix jours de silence on apprit que la civilisation avait toujours en poche ses tickets pour la fin du monde. Les Houthis étaient de tout nouveaux belligérants. On pendait à tout va à Bagdad, le détroit de Bab el-Manded réclamait sa participation à notre fin prochaine… L’Iran frappait à tout va et Donald le lui rendait bien. La planète avait retrouvé vie.
Et après un long silence la fin du monde est à nouveau programmée. On est passé à deux doigts de la rater à cause de la Gironde…
Pour en savoir plus :
(1) – On nous le répète avec soin : la fin du monde est à portée de main. Ce serait une coupable négligence de la rater, surtout si c’est sous un prétexte futile. Oublier de souhaiter son anniversaire à un inconnu est parfaitement admissible mais rater la fin du monde serait une grosse bourde pour ne pas dire une belle ânerie.
Il n’est quand même pas bien difficile d’imaginer la déception d’un contemporain ou même d’une contemporaine qui aurait passé un grand nombre de quarts d’heure à redouter la fin du monde devant les chaines d’info qui l’annoncent, entrelardées de pubs pour nos parebrises en miettes et nos 13 kilos à perdre en 6 semaines, livraison gratuite.
Non décidément plus j’y pense, plus rater la fin du monde me parait d’une frivolité dérangeante. D’autant que selon les spécialistes il n’y aura pas de session de rattrapage en septembre. Et -à la différence des jeux vidéo- on n’aura pas plusieurs vies pour valider sa mort. Une éclipse encore… On peut attendre la prochaine en prenant soin d’avoir rangé ses lunettes dans le tiroir du haut. Mais la fin du monde… Crotte ! Quoi ! Ça ne se rate pas.
On imagine mal que, distrait par je ne sais quel mémorable trou de mémoire, on ait oublié l’imminence grise de la fin du monde alors même qu’on avait pourtant fait un nœud à son mouchoir. On se retrouve sur le palier, pas du tout préparé, face à un déferlement de laves sanguinolentes ou un océan de précipitations diluviennes. Avec des méduses, en plus ! Et impossible de retrouver cette fichue bouée.
Tiens ! Pourquoi le ciel est-il vert pomme ? Tiens ! Comment se fait-ce qu’une sex shop sous six mètres d’eau remplace l’église au milieu du village ? À moins que ce ne soit une pile monstrueuse de catalogues des 3 Suisses ? Difficile de savoir… La fin du monde est pleine de surprises. Donnant parfois l’impression d’un fait exprès.
On nous a prédit la fin du monde mais comme d’habitude le gouvernement ne nous y a pas préparé. Gageons que plusieurs politiques, toujours les mêmes, ne vont pas tarder de voir là un scandale d’État. Ça sent la grosse Commission. D’enquête parlementaire. Il est vrai que la chute de la Lune dans le lac de Chalain était difficile à prévoir. Pas plus que n’était prévisible le survol de la Nouvelle-Zélande au-dessus de la Tour Eiffel. C’est vraiment le bazar cette affaire de fin du monde. Et mal anticipée comme si souvent.
On nous a annoncé bien des scenarios de fin du monde : une comète qui se perd dans le cosmos pour se retrouver… sur notre Terre atterrée par cette trajectoire quand même un peu fantaisiste pour ne pas dire carrément oblique. L’intelligence artificielle devenue soudain plus intelligente que nombre d’entre nous -suivez mon regard- ou encore une pénurie de moutarde compliquée par une invasion de frelons exotiques.
Une prémonition : si ça doit arriver, ça arrivera. Un conseil : pensez (pour une fois) aux archéologues qui viendront de HD 4287-Pétaouchnok B en l’an 63 227 pour étudier nos restes. Mettez-vous sur votre 31. Pas de vieux survêtes. Pas de pantoufles à l’effigie des tontons-flingueurs. Des dessous colorés si vous voulez mais sans arrogance. Qu’on fasse bonne impression. On peut avoir disparu sans passer pour autant pour des sauvages tout mal gaupés.
Rassurez-vous : moi je dis ça, je dis rien. La fin du monde c’est comme un train de banlieue : toujours annoncé, souvent retardé, parfois supprimé sans explication.


























