
Les deux hautes cheminées dominent toujours la vallée du Doubs. Elles rappellent qu’ici, pendant des siècles, le fer a façonné le paysage autant que la vie des habitants. Les Forges de Fraisans, dont les premières traces remontent au XIIIe siècle, ont connu leur apogée au milieu du XIXe siècle. À cette époque, plus de 2 000 ouvriers travaillent sur le site, alors que le village ne compte qu’environ 3 000 habitants. « Quasiment tous les habitants étaient ouvriers », résume Cécile Chastang, programmatrice de l’association culturelle.
Les ateliers produisent notamment des poutrelles métalliques utilisées pour le pont Alexandre III à Paris ou encore pour le pont d’Hanoï, au Vietnam. L’entreprise façonne aussi la commune : écoles, hôpital, caserne, logements… Les Forges possèdent une grande partie des bâtiments de Fraisans.
Mais cette prospérité s’interrompt brutalement. L’activité cesse définitivement en 1936. Après la vente du patrimoine industriel en 1953 à un propriétaire privé, le site se dégrade progressivement. Lorsque la municipalité décide, au milieu des années 1980, d’engager une procédure d’expropriation, tout reste à reconstruire. Dix années de procédures seront nécessaires avant que la commune ne récupère définitivement les lieux.
Un projet sauvé après plusieurs échecs
La reconversion n’a pourtant rien d’un long fleuve tranquille. Plusieurs projets successifs échouent. Le premier prévoit la construction d’une salle supplémentaire. Un second imagine un vaste pôle enfance avec crèche, école maternelle et salle de spectacle. Il est finalement abandonné en raison de la pollution des sols héritée de l’activité sidérurgique.
Le projet retenu prend finalement une tout autre direction. Plutôt que de restaurer intégralement des bâtiments très dégradés, les architectes proposent de conserver les murs historiques et d’y insérer une nouvelle structure en bois. « L’idée était de créer une boîte à l’intérieur des murs », explique Christian Girod, président de l’association culturelle des Forges.
Avant même le lancement du chantier, un autre débat anime le dossier : celui de la cheminée. Certains souhaitent la démolir, voire la raccourcir. Christian Girod s’y oppose. « J’ai dit non, débrouillez-vous comme vous voulez », raconte-t-il. La cheminée est finalement restaurée avant le début des travaux.
Le chantier démarre en 2009. Quatre ans plus tard, le nouvel équipement est inauguré, donnant un second souffle à un site longtemps laissé à l’abandon.
Un patrimoine devenu lieu de vie
Depuis 2013, les anciennes Forges ont changé de vocation sans renier leur identité industrielle. La commune conserve la gestion du bâtiment, de son entretien et des locations pour les mariages, séminaires ou événements privés. De son côté, l’association culturelle anime les lieux.
La programmation s’est progressivement étoffée. Spectacles de théâtre, danse, cirque, concerts, séances de cinéma itinérant, expositions, résidences d’artistes ou encore la Guinguette estivale occupent désormais les anciens murs industriels. Environ cinquante rendez-vous sont organisés chaque année.
Au-delà des manifestations culturelles, le bâtiment accueille aussi des associations, des entreprises, des particuliers ou encore les écoles. « C’est un lieu partagé par plein de structures », souligne Cécile Chastang. Pour elle, le site tend progressivement vers un véritable lieu de vie.
L’association entend désormais maintenir ce niveau d’activité tout en poursuivant l’amélioration des équipements techniques de la salle et en renforçant sa visibilité. L’objectif reste inchangé : faire en sorte que les habitants pensent spontanément aux Forges lorsqu’ils cherchent une sortie culturelle.
Près de quatre-vingt-dix ans après l’arrêt des hauts fourneaux, les murs n’abritent plus le bruit des marteaux ni la chaleur du métal en fusion. Ils continuent pourtant de rassembler les habitants, preuve qu’un patrimoine industriel peut encore écrire une nouvelle page de son histoire.






















