Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Pétaudière

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Docteur Gérard Bouvier

Beaucoup de nos expressions viennent de la nuit des temps. Nous les utilisons volontiers mais sans plus comprendre leur sens d’origine. C’est que certains mots ont disparu…

Comment expliquer : « sans coup férir », « à la queue leu leu » (1), « à vau-l’eau », « à cor et à cri », « à brûle-pourpoint » (2), « à tire-larigot » (3), « tomber en quenouille » ?

D’autres mots tout aussi anciens restent bien vivants tant nos comportements ont su ne pas évoluer d’un iota depuis le sens qu’on leur donna jadis. Il en va ainsi de la si moderne « pétaudière ».

Au Moyen-Âge, les mendiants, les gueux et les voleurs dans la cour des Miracles élisaient un roi de pacotille qu’on appelait le roi Pétaud, du verbe latin petere qui signifie demander, mendier. (4)

Dans cette monarchie burlesque le seul pouvoir du roi était de regarder de loin le chaos permanent alentour, la pétaudière, où s’ébrouaient ses sujets comme autant de viles crapules.

En 1546, François Rabelais évoque ce roi : “Le roy Pétauld nous envoya en nos maisons, il est encore cherchant la sienne”. Car ce roi vagabond ne savait pas même où il habite. Aujourd’hui quelques crises du logement plus loin, les pétaudières ont trouvé droit de cité. On en trouve à tous les carrefours : en politique, dans l’administration, dans les réunions ou les débats… C’est à ce point que l’Académie a dû statuer dès 1694 pour inscrire ce mot dans son dictionnaire le définissant comme un terme de raillerie pour un lieu de désordre où chacun fait le maître.

Molière dans Le Tartuffe fait dire à Madame Pernelle parlant du désordre de la maison d’Orgon :
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.

Rappelons que l’Assemblée Nationale n’a été proclamée que le 17 juin 1789. On voit que la pétaudière existait déjà avant sa création n’en déplaise aux déplaisants et aux plaisantins. (5)

Notes pour comprendre le texte

(1) – La queue leu leu est un épicentre de la culture française puisqu’on lui doit un produit dérivé audacieux mais très prisé en société : la danse du canard.
Saint Leu était évêque de Sens vers 623 mais cet ancien prénom tourna vite vers Loup. Si bien que si deux communes de France portent le nom de Saint Leu, elles sont trente à s’appeler Saint Loup. La bête a tout dévoré !
Les loups se déplacent en file et l’expression originelle « à la queue du loup, le loup » est désormais : à la queue leu leu.
La queue est un ingrédient récurrent dans nos belles expressions : on la retrouve dans « avoir la queue entre les jambes » (1606), « tirer le diable par la queue » (1651), « faire la queue » (1798), « finir en queue de poisson » (au Québec : finir en queue de morue), « se mordre la queue », « sans queue ni tête », etc.

(2) – On le sait peu, ou quand on le sait on fait mine de n’y accorder aucune importance, mais l’expression à « brûle-pourpoint » nous vient du langage militaire. Au XVIIème siècle, elle signifiait un tir à bout portant qu’il soit volontaire ou que le tireur se soit entroupé dans quelque malice. Le pourpoint, vêtement ajusté couvrant le torse, s’en trouvait brûlé sur le pourtour du trou fatal.
C’était un événement très soudain où la surprise précédait de si peu la mort que l’expression est restée bien vivante.

(3) – Je ne sais si vous tirer larigot occasionnellement ou même plus souvent mais je vous demande de ne plus le faire sans avoir lu ces quelques lignes.
Soyons raisonnable : la Rigaud n’est pas une bonne fille du premier plateau, portée sur la chose et prompte à chenailler avec le premier gaillu de passage.
La Rigaud était le nom de baptême de la grande cloche de la cathédrale de Rouen. Il fallait se mettre à plusieurs pour la tirer, avant qu’avec plaisir elle émette son bruit, la Rigaud. Et après on arrosait ça. Et quand on avait bien arrosé, on arrosait encore. Pour dire vrai, on buvait à tire-larigot (1518).

(4) – Pétaud viendrait du latin petere, demander, mendier. La pétaudière vient de la Cour du roy Pétauld où chascun est maître (1594) ce qui est le début de l’anarchie.

(5) – Il n’est pas rare que les débats parlementaires tournent à la pétaudière. C’est même une règle comparable aux matches à élimination directe qui se terminent parfois par les tirs au but.
Un exemple troublant est la séance du 16 mars 2023. On est en pleine réforme des retraites ! Élisabeth Borne annonce recourir aux 49.3. C’est la confusion, les huées, des pancartes hostiles brandies, des Marseillaises à tue-tête de droite comme de gauche, des suspensions de séances comme s’il en pleuvait, une Première Ministre inaudible pendant toute son intervention.
Il y avait un précédent. Dans Les Pieds Nickelés ministres (1911) Louis Forton nous raconte Ribouldingue ministre de la Guerre, Croquignol à l’Intérieur et Filochard aux Finances. On peut trouver des exemplaires entre 6 et 14 € sur Le Bon Coin. C’est le récit d’une pétaudière, certes, mais qui évidemment n’atteint pas les sommets de la séance du 16 mars 2023 car en général la réalité dépasse la fiction.