C’est pas l’Pérou !?
Cette expression encore en usage est un fossile linguistique. Elle fait allusion à l’époque où les conquistadors découvrent les riches mines d’or et d’argent de ce pays et sont fascinés au point de faire de ce territoire un symbole quasi mystique des bonnes fortunes… Depuis, on a recompté les piastres et on a découvert une tout autre richesse dans le sous-sol péruvien : la pomme de terre !
Ce végétal a été domestiqué, sélectionné et consommé depuis 8 000 ans par les communautés andines autour du lac Titicaca. Elle devient chez eux une culture majeure adaptée aux climats rudes et aux terres d’altitude difficiles à cultiver. Au XVIème siècle, les espagnols la transportent vers l’Europe. On la retrouve aux Canaries en 1565 puis en Espagne en 1573.
Elle n’est alors qu’une curiosité botanique. Une plante de jardin pour savant curieux. Venue de peuples considérés encore comme primitifs.
Au tribunal des préjugés !
L’Italie et l’Irlande l’ont adoptée en premier. Question de survie sur des terres de misère ! En France, la pomme de terre fait peur et dégoûte.
Au XVIIIème siècle, la “théorie des signatures” a encore des adeptes en France. On croit que l’aspect d’une plante décrit ses propriétés bonnes ou mauvaises. La pomme de terre est victime d’une mauvaise pioche, d’un délit de faciès : elle est bosselée avec des tuméfactions irrégulières, une peau terreuse… Son aspect rappelle les pieds et mains déformés des lépreux. Manger ce tubercule issu de l’obscur monde souterrain serait donc s’exposer à cette terrifiante maladie. Aussitôt le Parlement de Paris, en 1748, interdit sa culture !
Pire, si la Bible évoque le blé, sacré par l’Eucharistie, elle ne dit pas un mot de ce tubercule impur produit dans les entrailles de la terre. Est-ce le fruit du Démon ? On n’a pas de certitude mais le doute est permis.
Il y a peut-être pire encore : la pomme de terre fait partie de la famille des solanacées. C’est la famille des poisons : la belladone, le datura, la mandragore. Elle ne tue pas sur le coup -probablement- mais ceux qui la consommeraient risquent fort de devenir flatulents et stupides, en proie à des humeurs mélancoliques. Peut-être pour plusieurs générations ?
Le français est un mangeur de Pain. Comment imaginer qu’il s’abaisse un jour à consommer ce symbole de pauvreté et de déchéance tout juste bon aux couvents où l’on fait pénitence et à l’alimentation du bétail ?
Bref ! C’est mal parti, mais ce tubercule ni grain, ni fruit, ni légume-feuille va survivre à l’obscurantisme.
C’est là qu’intervient la Franche-Comté !
La France fait de la résistance. La pomme de terre est une nourriture pour bestiaux. C’est le pain de froment qui a la cote. Manger des tubercules difformes est un aveu de misère et un déshonneur.
L’est de la France sera plus perméable à cette idée saugrenue. À Montbéliard, on connait cette curiosité botanique dès la fin du XVIIème siècle. Entre 1716 et 1732 des Anabaptistes venus du canton de Berne commencent à la cultiver autour d’Héricourt. Ils fuient leur canton d’origine parce qu’à Zurich et à Berne on a pris la sale habitude de les noyer pendus par les pieds au prétexte qu’ils baptisent les chrétiens qui se convertissent à leur religion.
De là, la culture commence à faire tache d’huile en Franche-Comté. Mais le processus est lent. Les préjugés ont la vie dure. Purée ! Décidément la pomme de terre n’a pas la frite !
Mais un détail attire l’attention : à Giromagny on tente de lever la dîme sur la pomme de terre ! L’idée est reprise en 1742, tout près de là, dans la seigneurie de Rosemont. Entrer dans les règlements fiscaux locaux est bien le signe d’un avenir prometteur.
Le 28 juillet 1755, Gilles Le Vacher, chirurgien et naturaliste, présente à l’Académie de Besançon un Mémoire sur l’usage des pommes de terre appelées topinambours. La méprise est grossière : le topinambour, un temps appelé poire de terre, vient d’Amérique du Nord. Mais Le Vacher a le mérite d’étudier de très près la pomme de terre, d’en extraire l’amidon, et d’en défendre l’usage alimentaire.
Cette année-là, on retrouve déjà une culture en plein champs à Port-sur-Saône.
En 1769, les Affiches et annonces de la Franche-Comté publient des conseils de culture, des recettes et des essais de panification mélangeant blé et pomme de terre, « dans le four du sieur Benoît, pâtissier à Besançon ». Le tubercule apparait en bouillie, sous la cendre, en salade, en sauce. La région devient un laboratoire où l’on expérimente.
1771 est une année de disette en France. Pour survivre on cherche des aliments nouveaux. En 1772, l’Académie de Besançon lance un concours sur les cultures nouvelles ou méconnues qui permettraient d’éviter la famine.
Et voici celui qui mettra fin au gâchis : Parmentier !
Antoine Parmentier, pharmacien militaire et agronome, publie en réponse à ce concours un mémoire à la gloire de la pomme de terre. Il démontre que la pomme de terre possède une réelle valeur nutritive et qu’elle peut avec divers procédés rentrer dans le fabrication… du pain. Parmentier remporte le prix de l’Académie de Besançon. Venant d’un savant reconnu c’est la fin du sacrilège. D’autant qu’il rassure, fait tomber les préjugés médicaux et promet son innocuité.
Il va devenir avant la lettre un influenceur : il mobilise ses réseaux de savants, il transforme une question agricole en affaire d’État et fait entrer le tubercule dans une politique économique.
Mais Besançon n’est pas Paris !
Besançon devient une chambre d’écho décisive mais il faut une diffusion nationale pour cette bonne nouvelle car Paris reste méfiant. Pour Parmentier, démontrer : c’est fait ! Rassurer : c’est fait ! Reste à expérimenter et populariser. On n’est pas au bout du chemin !
Le savant multiplie les mémoires, les méthodes de panification, les observations agronomiques et gastronomiques. Il mobilise ses réseaux savants. Cette préoccupation agricole doit devenir une affaire d’État. Il a une idée de génie : pas de meilleur influenceur que le roi lui-même ! En 1786, Parmentier présente des fleurs de pomme de terre au roi Louis XVI. Le roi n’est pas insensible aux charmes discrets de la solanacée et il fait… une fleur à Parmentier : il sera autorisé à faire des plantations expérimentales dans la plaine des Sablons aux portes de Paris. Parmentier qui connait l’âme humaine va user d’un subterfuge pour étendre la culture du tubercule bien au-delà de la plaine des Sablons. Il obtient que la plantation soit gardée pendant la journée. Mais pas la nuit.
Bien sûr les riverains tombent dans le piège et s’empressent d’aller chaparder nuitamment quelques tubercules pour les replanter dans leurs jardins personnels. Une plante si bien gardée ne peut être qu’un trésor qu’on voudrait leur cacher !
L’anecdote est controversée mais elle est crédible. Quoi qu’il en soit, la culture est désormais passée du local au régional, puis enfin, avec le coup de pouce des disettes des années révolutionnaires c’est la France entière -et bientôt l’Europe !- qui se rue sur la patate.
« La plante de l’homme libre »
En 1793, une brochure publiée à Besançon qualifiait la pomme de terre de « la plus précieuse des plantes potagères ». Les travaux de Parmentier et un article de l’Université de Franche-Comté en font bientôt « la plante de l’homme libre ». C’est la consécration !
La formule peut sembler emphatique mais il est vrai que la pomme de terre s’est avérée un aliment qui protégeait de la misère alimentaire en produisant abondamment sur de petites surfaces, dont la culture facile et rentable libérait le paysan de soins continus et lui laissait du temps libre pour d’autres occupations.
Et c’était bien un progrès agricole d’utilité publique qui devait beaucoup à Besançon.
En 1845-1847, l’Europe est frappée du mildiou de la pomme de terre. Les conséquence sociales et alimentaires furent lourdes et provoquèrent une des plus grandes tragédies du XIXème siècle. L’Irlande fut affamée ce qui provoqua une émigration massive vers les États-Unis. Le mildiou venait de prouver s’il en était besoin que la culture de ce tubercule était définitivement une nécessité.
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