Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Gentilés

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Docteur Gérard Bouvier

Sur le territoire où le destin nous a posé – et dispersés aussi par les aléas de la vie – nous formons un clan, un peuple. Il a fallu le faire savoir et trouver pour notre meute un nom qui nous singularise. Cette étiquette qui nous désigne en nous localisant s’appelle un gentilé (1). Rien à voir avec la gentillesse et c’est tant mieux, rien ne nous oblige : restez comme vous êtes (2).

Le gentilé nous distingue parmi les gens. On dit aussi le démonyme. Mais mieux vaut être gentil que démon, surtout pour les proches et la famille…

Ces gentilés sont de constructions bien diverses. Il y a les diafoirus qui se la pètent et restent très attachés à l’étymologie latine du lieu. On y trouve les Lédoniens, les Vésuliens, les Pontissaliens, les Luxoviens.

Mais le Comtois est moqueur. Et la Comtoise est pire encore. Aux constructions académiques mais revêches, le bécasu et la tatouille de par chez nous ont tôt fait de préférer la blagounette et la raillerie (3).

Nous ne sommes guère modestes et nous avons le mot leste : nos gentilés s’y emploient.

Passe encore pour les Catharus de Montmorot. Un dur labeur dans les vapeurs de leurs Salines justifie que leur catarrhe chronique reste collé à leur bulletin de naissance. Mais pour d’autres la sanction est sévère.

À Longcochon, où l’on s’attend à croiser quelques longues cochonnes la déception est totale : on ne trouve que des… Couchetards. C’est que là-bas le relief retarde le coucher du soleil.

À Ney, c’est encore le relief qui produit les Calins, venant d’un lieu abrité.

Aux Hôpitaux-Neufs on rencontre les Trouille-Bourreau. Un gentilé menaçant qui s’est autoproclamé et qui en dit long sur l’accueil qui vous sera réservé.

Si vous voyagez, vous trouverez à Montbéliard les Trissus (4) avec leurs bas de chausses tricotés et à Audincourt les Croque-Raves… (5)

Restez donc chez vous.

Notes confuses :

(1) – Le gentilé est le nom porté par les membres d’une gens. Les gens (ancien pluriel de gent) sont au sens du Xème siècle ceux qui ont été engendrés et se rattachent à un ancêtre mâle commun. Le gentilé désigne aujourd’hui les habitants d’un même endroit quand ils sont désignés par un nom propre, un pays, une ville…

Le gentilé n’a donc rien à voir avec la gentillesse et il existe d’ailleurs des gentilés souvent malveillants. Outre les ventres jaunes bien connus chez nous, on trouve dans le Doubs, à Damprichard, les Culs-brûlés que les chochottes -s’il en reste- appellent plus pudiquement les Grille-Souris.

Charles Beauquier, député du Doubs avant la première guerre mondiale et grand érudit comtois, écrit dans son « Blason populaire de Franche-Comté » qu’un certain Père Ferréol fut surpris un jour à embraser sa propre maison pour -disait-il- la débarrasser des rats.

Il ne fut pas contredit sur le résultat car le procédé s’était révélé efficace mais on lui reprochait la contagiosité de la méthode qui de part en part avait détruit -au final- pas mal de quartiers mitoyens. Et bien sûr le feu s’est propagé jusqu’aux gorges chaudes des villageois alentours. Car à Damprichard comme ailleurs les gens ne vous pardonnent rien.

Aujourd’hui les 1 869 habitants prétendent -pour peu qu’on leur demande- être plutôt des Damprichards et des Damprichardes. Faut l’faire !

(2) – Avec le temps tout s’en va et des mots du Moyen-âge ont aujourd’hui perdu leur sens. Un vilain au XIIème siècle était un paysan. Même s’il pouvait donner des airs à Brad Pitt. Et sa vilaine pouvait être la plus belle femme de toute la clairière.

Le gentil était de belle naissance et de nobles sentiments. Ne dit-on point un gentilhomme ? Mais il pouvait tout aussi bien vous répondre « tu me fais chi*r » quand vous lui demandiez avec tendresse de vous passer la moutarde.

Le joli ne l’était pas plus que vous et moi. Il était simplement joyeux et plein d’entrain. S’il était votre amoureux il avait un sacré tempérament que vous n’êtes pas près d’oublier, alors qu’il pouvait tout aussi bien être laid comme un pou. Heureusement nous n’avons pas tous les mêmes exigences.

Les sens des mots changent ! Rendez-vous compte que le travail au Moyen-âge qualifiait la souffrance comme le travail de la femme en couche. Ne me dites pas que ça vous étonne. Ce mot désignait les malheureux frappés par la foudre.

(3) – La blagounette évite d’être tristounet.

(4) – Charles Contejean explique dans « Le patois du parler de Montbéliard » que les Trissus sont ceux qui sont victimes d’émissions de selles anormalement liquides rendant la marche et la maitrise des sphincters aléatoire. Aussi bien en position debout que couchée. Et quel que soit le contexte. On imagine sans peine l’inconfort. La cause de ces défécations montbéliardaises hors de propos et pour le moins fâcheuses ne nous est pas révélée par l’auteur et c’est évidemment dommage. Mais qu’y peut-on ?

(5) – Le comité de jumelage d’Audincourt raconte qu’un soldat de Napoléon rapporta de ses campagnes, après Austerlitz, des graines de raves. Du jamais vu à l‘époque. Sa plantation lui apporta ravissement, allégresse et pot au feu.

Il prétendait vouloir en manger jour et nuit. C’était exagéré mais le message de cet influenceur était porteur. L’engouement atteignit les hautes sphères où besognait un préfet. Il se fit présenter la racine et déclara en plein banquet entre savagnin et vin de paille : « Braves gens d’Audincourt ! Je peux dire que je n’ai jamais fait un festin pareil ! Ce n’est pas les Audincourt qu’il faut vous appeler. Aujourd’hui, le 15 novembre 1813, je vous baptise au nom de l’Empereur Croques-raves, pour ce monde et pour l’autre ! ». On trouvera plus de détail sur le site de la ville.