N’étant pas des perdreaux de l’année, nous sommes nombreux à ne pas être dupes : un texte produit par une Intelligence artificielle n’a pas ce goût inimitable des productions de l’intelligence humaine, ses nuances, son inventivité, sa texture, son humour parfois (1). En réalité, un texte produit par l’IA avec son écriture trop lisse ne nous touche pas et nous laisse indifférent. C’est si vrai qu’il n’est guère besoin d’être connaisseur : cette prose fabriquée sans aspérité ni relief se reconnait comme le nez au milieu de la figure ! (2)
Croyons-nous…
Le 21 septembre 2026, le Prix du Roman FNAC 2026 a été décerné par un jury de 400 libraires et de 400 lecteurs au livre « C’était ça ou mourir » chez Grasset, de Thélysson Orélien, un auteur Québécois d’origine haïtienne. Et 800 lecteurs connaisseurs et convaincus c’est beaucoup de nez au milieu de la figure. Une œuvre digne d’intérêt puisqu’elle est présente aussi dans la première sélection des candidats au Goncourt.
Mais, ce même jour, le compte X « Balance ton Claude » est formel (3). L’œuvre a été livrée à la moulinette du détecteur d’IA Pangram et le verdict est tombé : ce livre a été écrit presque intégralement par une IA. Il n’a donc aucune valeur littéraire sinon ça se saurait, tu penses bien ! (4). Et l’Académie Goncourt tout naturellement le retire de sa sélection.
L’auteur a tenté de se justifier. Mais ses arguments sont peut-être dictés par une IA ? Allez savoir… Il faudrait les analyser avec Pangram, une IA qui permet de détecter les IA. C’est le seul moyen d’avoir une certitude car les humains sont souvent victimes hallucinations, même quand ils sont 800 et Goncourt et s’ils ont un nez au milieu de la figure. Et évidemment seule une IA nous permettrait d’avoir une opinion personnelle étayée. ( ? )
Notes écrites sans aide extérieure :
(1) – L’écrivain Thomas B. Reverdy a dit « si j’apprends que c’est une machine qui m’a ému, cette émotion ne m’intéresse plus ». Mais si vous avez été ému, M. Reverdy, il est trop tard ! Le mal est fait ! Vous pouvez retirer votre estime au texte, mais comment retirer l’émotion qu’il vous a donnée ? Tout ça est bien difficile…
Il m’arrive encore d’écraser une larme en voyant pour la quatrième fois « L‘Été meurtrier ». Je connais l’histoire, je connais la fin, je sais que c’est une fiction et j’ai déjà vu les mêmes acteurs dans des rôles bien différents… Je sais aussi ce qu’est une pellicule 35mm, une cadence de 24 images par seconde et une bande son et pourtant j’écrase une larme. Connaitre l’artifice -pour peu qu’on le respecte, ce qui dans le cas de l’IA est le plus difficile- n’empêche pas de ressentir une émotion véritable. La machinerie m’a ému mais l’émotion m’intéresse toujours sinon j’aurais trouvé mieux à faire que de la revoir une quatrième fois.
(2) – Les linguistes les plus réputés ne savent pas dater l’origine de cette expression. Mais il est vrai que, quand on regarde un contemporain les yeux dans les yeux, son nez nous saute aux yeux. Sur la figure, le nez occupe ostensiblement une place centrale et qu’il soit patatoïde, aquilin, busqué, retroussé ou camus, il participe activement à la symétrie qui nous va si bien. Tenons-nous-en-là. Ne changeons rien.
Mais il est étonnant de constater que -si nos interlocuteurs sont en prise directe sur notre nez et ont tout loisir de le scruter à l’envi sur toutes ses coutures- par contre nous allons nous coucher ce soir sans l’avoir vu de la journée alors qu’il est sous nos yeux à longueur de temps. Ce qui montre, à mon avis, qu’on ne saurait jurer de rien.
(3) – Claude est le nom donné par Anthropic à son intelligence artificielle. Ce nom aurait été donné en hommage à Claude Shannon (1916-2001) qui passe pour être, dans les années 40, le père de la « théorie de l’information » (?) avec une thèse fondatrice sur les circuits booléens et une théorie des probabilités qu’il a l’audace d’appliquer aux communications. ( ! )
Aujourd’hui ce prénom tombe dans l’oubli. Il n’y a eu que 10 naissances de Claude en 2023 (tous sexes confondus comme il est d’usage de dire avec une élégance qui reste à démontrer) ; pourtant en 1936, ce prénom était le troisième plus attribué en France ! Aujourd’hui le troisième prénom est Léo dont on ignore comment il sonnera à nos oreilles dans 90 ans…
(4) – La morale de cette histoire vaut son pesant de grattons : une IA qui écrit n’est pas fiable. Elle n’est crédible que quand elle se relit et se dénonce.
Ses détracteurs doivent le savoir : on ne doit pas lui en vouloir de ne pas savoir écrire. C’est déjà beau qu’elle sache se relire et porter un jugement sur ce qu’elle n’a pas su écrire.






















