Comme la plupart des grandes passions, qui nous suivent toute une vie et embrassent notre quotidien comme par nécessité, celle de Lucie Guiragossian a germé dès l’enfance. « J’ai dessiné avant de parler. J’ai tout de suite vu la mode comme un jeu, on organisait des soirées relooking avec des amis de mes parents. Eux-mêmes s’habillaient tout le temps de manière très folklorique », se souvient celle qui a grandi à Valence, dans la Drôme. C’est là-bas qu’elle a créé, en 2012, un premier atelier de sérigraphie dans la maison familiale, en association avec son oncle.
Une passion héritée de son père imprimeur, et de son passage à l’école des Beaux-Arts de Lyon. « Historiquement, il y a toujours eu l’impression des carrés de soie à Lyon, et ils ont conservé cet héritage. La sérigraphie, c’est le système du pochoir, une des plus vieilles techniques d’impression, avec des premières traces en Chine au Moyen-âge », renseigne-t-elle. À la fin de ses études en textile, la créatrice décide de s’orienter franchement vers la mode, avec un Bachelor Design Mode à la Haute École d’Art et Design de Genève (HEAD), en Suisse. Un pays qu’elle ne quittera que 15 ans plus tard, pour s’installer en Arbois.

« L’aspect tapis rouge ne m’a jamais intéressé »
Rapidement dans son parcours, la designeuse impose sa volonté d’exercer son métier de façon humaine. « J’ai fait un stage de mode à Zurich, mais c’était pas vraiment ce que je cherchais. L’aspect tapis rouge ne m’a jamais intéressé. C’est plutôt l’aspect sociologique du vêtement et ce qu’il fait de nous en tant qu’humain qui compte. En 2013, il y a eu l’effondrement du Rana Plaza, une usine de vêtements immense au Bangladesh, qui a tué plus de 1 000 personnes. D’un coup, tout le monde s’est rendu compte de cette exploitation, de gens qui travaillent dans des conditions inhumaines pour produire nos vêtements qu’on achète cinq euros ».

C’est après avoir constaté la finalité de cette exploitation, en travaillant dans des grandes enseignes de vêtements en job alimentaire, que Lucie décide de se mettre à son compte en 2016, avec des convictions chevillées au corps au moment de créer sa marque – Lundi Piscine – en 2018. « Cette marque, il fallait forcément qu’elle soit durable, parce qu’en réalité, on n’a pas besoin d’une marque supplémentaire. On n’a pas besoin de nouveaux vêtements, on a besoin de rien. Tout le cœur de mon projet, c’est le réemploi de matériau ». Avec des uniformes de travail oubliés, des voiles de bateaux ou des chutes de cuir de Louis Vuitton, Lucie construit ses collections, toujours de manière unisexe. « Mes sources de matière sont souvent en lien avec le monde professionnel : des choses qui ont été surproduites pour des clients, ou une société qui s’arrête. Mais ça peut venir aussi de brocantes, ou des choses que je trouve sur leboncoin ».

« À Arbois, il y a une philosophie de vie de consommation locale »
Ces collections sont désormais disponibles au 37, rue de Courcelles, à Arbois, depuis décembre dernier. Une installation mûrie depuis près de cinq ans, et qui sonne comme un véritable coup de cœur. « Mon compagnon est vigneron et est venu travailler dans un domaine ici. En venant tous les week-ends, je me suis fait beaucoup d’amis. Je suis tombée amoureuse d’Arbois et de la région. Les gens sont tellement gentils, et ça fait vachement sens avec tout ce qu’il y a autour du vin nature et de l’agriculture biologique. Il y a toute une philosophie de vie de consommation locale. Je me suis dit qu’il n’y avait pas d’endroit au niveau vestimentaire pour répondre à ce besoin ». Après une recherche de local qui a duré un an et demi, Lucie a commencé à s’installer en septembre 2025. En moins de trois mois, la friperie Crush était sur pied. « Le soutien a été énorme. Il y avait 8 à 10 personnes différentes par jour qui venaient pour finir la peinture, pour me donner un coup de main sur l’électricité… ».
« Il faut que ce soit désirable »
Pour l’ouverture officielle, le 1er décembre, Lucie a voulu rendre ce soutien, avec une initiative collective. « Comme je sais que c’est pas toujours facile de vendre ses créations pour la période de Noël, je me suis dit qu’on allait faire un pop-up store d’un mois avec sept artistes de la région. Il y avait de la céramique, de l’illustration, des bijoux… L’idée, c’était de démarrer fort, pour créer de l’émulsion et faire parler de la boutique ».
La friperie, en place en solitaire depuis janvier, veut continuer d’être un lieu de rencontre et tisser des liens, même au-delà d’Arbois. Ainsi, la créatrice a inscrit Crush au mouvement Fashion Revolution. « C’est une organisation mondiale d’activisme autour de l’industrie textile. Elle est présente dans 134 pays et, chaque année, autour du 24 avril, des actions sont organisées pour commémorer le Rana Plaza ».

En France, la Fashion Revolution Week, du 22 au 28 avril, n’était présente que dans 14 villes, essentiellement les grandes agglomérations. Arbois était la seule représentante en Bourgogne Franche-Comté, avec des projections et une soirée relooking au bar Les Archives, comme un ovni d’engagement rural au milieu des friperies citadines. Un symbole de la volonté de Lucie de casser les codes : « Consommer de l’upcyclé en trouvant ça cool, c’est une pratique de citadin, à la campagne, c’est pas forcément bien vu. Je veux vraiment montrer que ça peut être stylé, il faut que ce soit désirable ».
























