Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Le bout de ma langue

Un regard passionnant sur l'expression mot bout langue langue, ses origines et son influence inattendue.

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sur le bout de la langue
Sur le bout de la langue !

Je cherchais un titre pour cette rubrique. Une idée me trottait en tête depuis longtemps mais impossible de la retrouver ! Je l’avais sur le bout de la langue mais il restait collé (1).

C’est une panne sèche fréquente. Certains l’appellent “un bug”. C’est moins m’as-tu-vu que l’anomie temporaire (2).

Les savants nous disent que cet incident se produit lorsque la prise est débranchée entre le lemme, la carte d’identité du mot, et le lexème sa version sonorisée.

Heureusement, à défaut d’interludes, nous disposons de rustines pour rafistoler nos discours brisés en plein vol (3). Ainsi “le truc” en a sauvé plus d’un, permettant de garder la parole avant qu’un bavard ne profite de notre trou pour imposer son propre verbiage, bien moins intéressant, je dois le reconnaitre. Le problème est ancien : les premières attestations du truc datent du XIIIème siècle (4). Et c’était une version améliorée de la chose, la cosa, qu’on retrouve le 14 février 842 dans les Serments de Strasbourg, le texte roman considéré comme l’acte de naissance de la langue française (5). C’est dire !

Heureusement, il existe des alternatives pour ceux chez qui le truc resterait collé sur le bout de la langue…

Nous avons “machin” depuis 1807 qui n’est qu’une machine qui a finalement perdu un truc. Il y a aussi “bidule” qui nous vient du patois picard où la bidoule porte l’idée de boue et d’un désordre mal bidouillé, c’est rien de le dire.

L’embarras est plus grand encore quand le bout de la langue rechigne à désigner les patronymes de nos rencontres pourtant bien connues.

La Marie-Madeleine me disait tantôt :
“-Devinez qui j’ai rencontré ? Vouaille… Mais si de dzou vous savez bien… Mais si ! Truc-Muche… Mais vous y fait esque près ou quoi ?” (6).

Notes pour compléter ce texte

(1)– Si vous l’avez sur le bout de la langue ne tournez pas sept fois votre langue dans la bouche vous vous exposeriez à des fausse-route fâcheuses. Ce conseil est bien ancien. Dans la Bible, Salomon dit : “Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler”. Cela nous montre à quel point les sages ne le sont guère, car un meilleur conseil serait : “Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de se taire”.
La Marie-Madeleine me demandait tantôt : “Mais pourquoi donc sept ?”. La réponse est simple : parce qu’à six ça ne marche pas.

(2)– À l’origine, le bug anglais est un insecte, une bestiole, souvent une punaise avant de devenir la petite bête qui monte et provoque une erreur informatique. Mais la prolifération des insecticides et la fréquence croissante des erreurs informatiques due à l’extension du parc fait qu’aujourd’hui on oublie la bestiole.
L’arrêté du 30 décembre 1983 (publié au J.O. du 19 février 1984) a francisé le mot en bogue. Je commencerai à l’employer demain.

(3)– J’aime trop “rafistoler” qui date de 1649. Afistoler signifiait remettre en état Le préfixe r- insiste un peu plus sur la nécessité de la faire. Si le mot chante à nos oreilles c’est peut-être parce que la fistula en latin, c’est la flûte, le pipeau.
À noter que les comtois ont le charmant “rapatafioler” de sens contraire de rafistoler : c’est au contraire anéantir, maltraiter.

(4)– L’histoire du truc est ancienne. Son ancêtre est à rechercher dans l’ancien provençal. Au XIIIème siècle, le truc désigne un coup d’adresse réussi ou une ruse. De la notion de ruse on passe deux siècles plus tard à faire le trucq au sens d’amadouer par des cajoleries. Le jeu de cartes puis le jeu de billard s’approprient ensuite le truc qui participe à divers coups gagnants. En 1789, le truc devient un moyen adroit de se tirer d’affaire. C’était une révolution. Le moyen adroit devient bientôt un savoir-faire dans un métier et l’avènement du cinéma confirme d’emblée le truc comme une porte d’entrée dans l’illusion avec Georges Méliès. Celui-là même de la Lune avec une fusée fichée dans l’œil. C’est aussi la naissance du trucage.

(5)– La cosa, la chose en 842, dans les Serments de Strasbourg aurait dû devenir définitivement le mot de remplacement en cas d’un mot resté collé sur la langue. C’était sans compter la concupiscence de la gent humaine. Assez vite “faire la chose” fut la façon pudibonde de dire “avoir un rapport sexuel”.
Comme par exemple dans l’expression : “-Climène, vous voudrez bien excuser mon retard, il a pris soudain au Vicomte l’idée de vouloir faire la chose…”

(6)– J’affirme ici que je ne le fais pas exprès.