Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Ça ne rime à rien

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Docteur Gérard Bouvier

Ce fut un triomphe pour quatorze goinfres belges. Ils portaient un sceptre de bronze mais, pauvres larves, un meurtre mena ces monstres à un humble sépulcre sur un simple tertre…

Cette envolée lyrique sans queue ni tête n’est pas de Raymond Queneau, maitre de la rhétorique inventive et cocasse (1). Ni de Raymond Devos, acrobate et grand gesticulateur des mots. (2)

Alors peut-être l’histoire d’un concours de mangeurs de moules-frites qui a mal tourné ? (3) Pas mieux !

C’est une énumération de bien tristes mots de chez nous qui souffrent tous d’une tare incurable : ils n’ont pas de rimes connues et divaguent en vers et contre tout sans rime ni raison. On parle de mots à rime orpheline.

Le plus déshérité est le mot pauvre (4). Il erre en littérature depuis 1050. Issu du latin pauper, il se maudit tous les lundis matin et les autres jours aussi de ne pas en être resté à sa langue morte d’origine. Car avec pauper, tu espères, pépère, et tu repères un compère hors pair et super, un expert avec qui tu prospères et coopères. Hélas avec pauvre c’est la misère : tu vitupères, tu désespères et … tu perds ton latin.

Car ce mot n’a pas de rime connue.

La vie nous entraine bien vite dans la cascade de ses actualités et il est bien rare que l’on se pose un temps pour compatir au désespoir des mots à rime orpheline. Pas de cagnotte Leetchi (5), pas de cellule de crise… (6)

Je ne suis pas grand fan des crises de jalousie mais comment rester de marbre quand le pauvre croise l’amour au fond d’un paragraphe ? L’amour rime aussitôt avec toujours et je sais des troubadours qui ne s’en privent guère.

Et l’amour rime aussi avec : baisse un peu l’abat-jour. Ça fait quand même plus rêver qu’un pauvre mot qui ne rime à rien.

Notes sans rimes ni raisons :

(1) – Raymond Queneau (1903-1976) est l’auteur de Zazie dans le métro. Mais il est aussi un amoureux des mots qui nous entroupe dans ses jeux littéraires où parfois l’on ne comprend goutte. Quelques citations souvent décapantes :

“Elle dévisagea sa sœur, puis la dépoitrina et enfin la déjamba”. “Un homard, c’est autre chose qu’un poisson ! Vivre dans une carapace, autrement dit avoir ses os autour de soi, quel changement radical cela doit être dans la façon de comprendre la vie”. Ne soyez pas triste il a dit aussi : “Comparaison n’est pas raison” et “Les grandes douleurs sont muettes”, deux aphorismes qui passèrent plus allègrement à la postérité.

Bien sûr écrire : Ce fut un triomphe pour quatorze goinfres belges. Ils portaient un sceptre de bronze mais, pauvres larves, un meurtre mena ces monstres à un humble sépulcre sur un simple tertre… n’est pas excusable et il serait vain d’y chercher une trace de poésie. Comme quand René Char, dont Albert Camus disait qu’il était notre plus grand poète vivant, écrit : “La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil” ou encore “Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel”.

(2) – Raymond Devos est plus accessible et ce sera notre récompense : “Un croyant est un antiseptique”. “Être raisonnable en toutes circonstances ? Il faudrait être fou”. “Il m’est arrivé de prêter l’oreille à un sourd… Il n’entendait pas mieux.”

(3) – Le 6 septembre 2026, la braderie de Lille s’est terminée par un concours de mangeur de moules. Les français en raffolent. De ces concours au plus bouffant !

Il fallait manger un kilo de moules en le minimum de temps. Il y avait une coquille dans la rédaction du règlement : on ne disait pas si l’on devait manger les moules nues. Ou en leurs coquilles. C’est Olivia qui a gagné en 4 minutes 21.

(4) – Si vous appréciez les rimes riches, n’espérez rien du pauvre. Le mot pauvre ne rime avec rien et c’est le désespoir du poète. On en est réduit à des synonymes qui font leur possible sans jamais atteindre le niveau : indigent, démuni, impécunieux, économiquement faible, sans le sou… Mais une rime avec « économiquement faible » est-elle une rime riche ? “Ça reste à prouver”, me souffle la Marie-Madeleine.

(5) – Autrefois on faisait passer un chapeau ou une casquette pour recueillir le fruit espéré de sa prestation. Cela imposait une station debout et un piétinement dans un périmètre restreint qui touchait une population bien faible et qui s’évaporait très vite parce qu’elle n’avait pas la monnaie. Le développement d’Internet, des réseaux sociaux et des cagnottes en lignea permis de rester assis et d’élargir la zone touchée à la planète entière pendant le temps long où la cagnotte reste en ligne.

Selon le Guinness World Records, Brandon Sanderson a recueilli 41 754 153 dollars de 185 341 contributeurs pour une cagnotte destinée à l’écriture de 4 romans. Un record romantique.

(6) – Dans la Bible, l’Exode, chapitre 35, versets 4 à 29, une cagnotte s’est terminée en cellule de crise. Moïse avait demandé aux Israélites une contribution pour la construction du Tabernacle de la Tente de Rencontre. Il y eut tant de donateurs qu’il dut proclamer “Que personne, ni homme ni femme, n’apporte plus rien en contribution pour le sanctuaire”. Il venait de constater que trop c’est trop.