Les déconvenues de nos grands hommes ne sont jamais de leur responsabilité. D’ailleurs si tel était le cas, seraient-ils des grands hommes ? (1). On sait aujourd’hui que beaucoup d’inepties et de choix hasardeux s’imposent à eux « à l’insu de leur plein gré ».
Devenue locution familière cette expression, déculpabilisante à souhait, provient -une fois n’est pas coutume- d’une marionnette (2). Elle a été popularisée par les Guignols de l’info en 1998 lors de d’une célèbre affaire de dopage, « l’affaire Festina » quand Richard Virenque, coureur cycliste grand grimpeur de cols, a été pris les deux mains dans le pot qui ne contenait pas que de la confiture et la troisième -pas de pot- dans sa totale déconfiture (3).
L’expression était plaisante par la juxtaposition, non préméditée par le coursier, de deux locutions antagonistes qui mettaient cul par-dessus tête la défense d’un accusé qui venait de perdre les pédales (4). Expression au ras du ridicule. Mais sauvant la face en rentrant quelques années plus tard dans le Robert.
Les expressions mal fichues et claudicantes attirent l’oreille et il n’est pas rare qu’elles passent à la prospérité quand d’autres bien mieux léchées croupissent en notes de bas de page.
Ainsi si l’on dit « au jour d’aujourd’hui », on cumule une redondance ridicule. Parce que « hui » vient du latin hodie qui veut dire ce jour. Aujourd’hui devient dès lors : au jour de ce jour, et au jour d’aujourd’hui rajoute la troisième couche pour rendre cette expression inoxydable.
Il y a bien d’autres exemples de notre sans-gêne avec la langue de nos ancêtres ((5).
« Voire même » est inconvenant quand déjà « voire » signifie à l’origine « et même ».
« Prévoir à l’avance » dégouline du tonneau de nos pléonasmes.
« S’avérer faux » s’auto digère quand « avérer » signifie « reconnaitre comme vrai ».
Reconnaitre comme vrai que c’est faux, c’est un peu marquer contre son camp !
Notes pour comprendre ce texte
(1) – Nous n’avons -grâce au ciel- pas seulement des grands hommes. Nous avons aussi de grandes femmes. Je ne parle pas de la chinoise Zeng Jinlian qui mesurait 2,463 mètres sous la toise quand elle mourut en 1982, ni de la turque Rumeysa Gelgi, bien vivante à 2,152 mètres au-dessus de la toise puisque les toises turques pour femmes se limitent à 2 mètres.
Mais une grande femme mentionnée pour se faire pardonner de toujours célébrer nos grands hommes, serait par exemple Augusta Ada Byron, comtesse de Lovelace née à Londres en 1815 et morte à seulement 36 ans. Elle fut la première programmeuse de l’histoire et elle a publié en 1843 le premier algorithme exécutable par une machine. La première elle a compris ce qui nous arrive aujourd’hui : qu’une machine pourrait traiter du texte, de la musique, des images et même des idées.
(2) – Les Guignols de l’info ont enrichi notre vocabulaire. Outre l’exemple déjà cité, on leur doit « Mangez des pommes ! » qui réduisait ainsi à l’essentiel la campagne de Jacques Chirac en 1995 et du même auteur « Putain ! Deux ans… » qui exprimait la lassitude et l’espoir à la fin du mandat de François Mitterrand. C’est dans cette émission aussi que le « D’accodac ! » de Jean-Pierre Papin est rentré dans l’usage courant.
D’autres marionnettes ont tiré leur épingle du jeu : Pinocchio avec son nez qui s’allonge en cas de menterie, et le Guignol lyonnais à qui l’on doit bien sûr : « Faire le guignol ».
(3) – Si la confiture a désigné de son origine à la fin du XIIIème siècle jusqu’au milieu du XIXème des fruits confits dans du sucre, attention aux faux-amis. La déconfiture nous vient vers 1080 du verbe latin qui voulait dire défaire un ennemi.
(4) – La première pédale de l’histoire est la pédale de l’orgue italien à la fin du XVIème siècle. Depuis la pédale a eu une riche descendance. Elle a su passer du vélo à bien d’autres véhicules. Mais pédaler reste tout un art qui n’est pas donné à tout le monde. Beaucoup s’égarent qui pédalent dans la choucroute, dans la semoule ou dans le yaourt. Tous ces pédalages distraits de leur raison première ne mènent pas loin et sont heureusement distancés par tous ceux qui pédalent dans le vide avec obstination.
À noter que si vous n’avancez guère vous pouvez tenter de rétropédaler. Vous verrez bien. Qui ne tente rien n’a rien.
(5) – Parmi nos fantaisies langagières on entend souvent aujourd’hui « nickel ! ». Ce fut jadis bien sûr un métal avant d’être un mot qui valide avec enthousiasme tout ce qui précède. Ce métal argenté brille quand il est poli, ce qui fait son charme dans nos sociétés où la politesse est trop souvent une option. En 1918, le sens de « propreté raffinée » entre dans nos dictionnaires.
Puis l’argot militaire s’en mêle. Un canon se devait de reluire comme du nickel lors des inspections de la troupe.
Pour enfoncer le clou et rendre l’expression plus brillante encore on rajouta le chrome.
-Toujours d’accord pour demain ? -Nickel ! La langue évolue sans respect pour son antériorité. Mais il est vrai que nos ancêtres ne faisaient pas mieux et que c’est ce qui fait le charme de notre parler d’aujourd’hui.
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