L’invitée de la semaine : Marie-Andrée Besson

A l'occasion des 30 ans de l'association Solidarité Paysans Jura, une journée de conférences et de débats est organisée le 26 avril 2022, de 9h30 à 16h30, à l'amphithéâtre du LEGTA de Montmorot. L'occasion d'un échange approfondi avec sa présidente. "Le modèle de développement agricole a dénaturé le sens du métier de paysan".

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Marie-Andrée Besson.

Solidarité Paysans Jura, qui êtes-vous précisément ?
Crée en 1991, l’association Solidarité Paysans Jura a pour mission de défendre et d’accompagner les agriculteurs et leurs familles confrontés à des difficultés. L’association bénéficie pour cela de l’expertise du réseau national Solidarité Paysans qui couvre 78 départements. En 2021, 86 familles du département sont accompagnées par une équipe de 30 bénévoles et 2 salariées. En parallèle, une salariée coordonne l’action de jardins du partage permettant à des personnes en difficultés sociales de retrouver une petite activité.

Concrètement, quels sont vos actions et vos objectifs ?
Dans une démarche d’éducation populaire, nous cherchons à redonner confiance et à co-construire des pistes d’avenir avec les personnes accompagnées, à rompre l’isolement en créant du lien avec les services, les administrations ou les acteurs économiques et techniques. La démarche volontaire de la personne concernée constitue une condition indispensable à la mise en place d’un accompagnement. Cet accompagnement est réalisé en binôme par des acteurs de terrain bénévoles.
L’accompagnement de Solidarité Paysans permet une approche globale et personnalisée qui prend en compte la situation humaine, technique, économique, sociale et juridique. Il s’effectue sans limite de durée, dans la confidentialité, le non-jugement et il est gratuit. Il n’a d’autre objectif que de conforter l’autonomie des familles dans leurs réflexions et leurs choix pour la conduite de leur exploitation.

Vous fêterez vos 30 ans, le 26 avril prochain au LEGTA de Montmorot. Quel regard portez-vous sur toutes ces années passées à œuvrer en soutien de la cause paysanne ?
La première remarque c’est que, lorsqu’en 1991 nous avons officialisé la création de l’association « SOS agriculteurs en difficulté », nous n’imaginions pas être au cœur d’une activité de plus en plus intense trente ans plus tard. Si l’apparition des difficultés en agriculture était un sujet tabou, laissant reposer les difficultés sur la seule responsabilité individuelle des paysans, nous avons vite compris que les difficultés sont la conséquence d’un modèle de développement responsable de la dégradation des conditions de travail des paysans.
Les difficultés se sont installées avec la mise place des lois d’orientation (1960-1962) et de la politique agricole commune, qui, à travers des objectifs officiels de recherche d’autonomie alimentaire, de diminution du prix de l’alimentation et de libération de main d’œuvre pour l’industrie renaissante, se sont traduit par la réduction du nombre d’exploitations, l’augmentation des volumes de production et un endettement croissant pour de plus en plus de paysans. Ces profonds changements renforcés par la mondialisation des échanges l’augmentation des interdépendances et de la concurrence, le renforcement d’une dynamique de contrôle au détriment de l’accompagnement, ont eu un impact fort sur les exploitations et surtout, sur les paysans et les paysannes.

Notez-vous des évolutions climatiques ?
En effet, et elles entraînent des conséquences dramatiques sur l’activité agricole, créant une urgence environnementale dont l’Agriculture a du mal de s’emparer.
Ce mode de développement, qui cherche à maximiser la production au détriment de tout ce qui y contribue (la main d’œuvre, le sol, l’environnement), explique très souvent la dégradation des conditions d’exercices du métier : le travail compulsif, l’isolement, le poids des démarches administratives et de la dématérialisation ainsi que la fracture avec la société civile.
L’évolution de la taille (en surface, volume de production et surtout en capital financier) des exploitations nous inquiète quant à de nouvelles formes de difficultés liées à l’impossibilité d’envisager certaines transmissions.
Ce que nous constatons c’est que le modèle de développement agricole a dénaturé le sens du métier de paysan. Or, l’accompagnement de notre association a toujours eu pour objectif de permettre au paysan / paysanne de comprendre ses difficultés afin d’y faire face en faisant des choix qui lui permette de retrouver la confiance en soi et de tendre vers l’autonomie technique, décisionnelle et morale. De ce fait, les évolutions de ces 30 dernières années ont nécessité une adaptation de Solidarité Paysans pour répondre aux besoins des personnes qui en font la demande.

Les dernières années que nous venons de traverser nous ont tous plus ou moins, poussé à nous réfugier dans un certain isolement… Selon-vous, au regard de l’expérience significative que vous possédez sur cette question, comment peut-on s’en sortir efficacement ?
Nous vivons depuis deux ans une situation anxiogène qui a conduit au repli sur soi, à un isolement encore plus fort. Ce qui semble nécessaire, c’est de créer des lieux de rencontres, de convivialité qui permettent simplement de déstresser, de se sentir relier à d’autres.
Nous sommes dans un monde qui développe un « mode de pensée unique », il faut développer des lieux d’échange, de réflexions, de débats pour aider chacun à construire ses propres solutions dans le respect du collectif et chercher ensemble des solutions au changement.

Nous sommes au carrefour d’une nouvelle époque… Comment envisagez-vous l’avenir ?
Nous expérimentons les fruits de la solidarité depuis très longtemps et nous sommes convaincus qu’elle doit encore se développer par la création de liens nouveaux, de réflexion collective et encore plus en cas de difficultés : « pour qu’une société existe, il faut que ses membres éprouvent de la solidarité les uns envers les autres » (Durkeim)
L’accompagnement de Solidarité Paysans permet déjà de s’arrêter pour penser et d’avoir un œil extérieur bienveillant. Il permet également d’appréhender avec toujours plus de justesse la réalité locale dans laquelle nous évoluons pour la transformer.
Au regard de la situation dramatique que nous vivons actuellement et des conséquences que nous tirons de la pandémie, il est urgent d’engager des changements profonds pour développer une autre agriculture, plus résiliente, plus respectueuse des hommes, des femmes, et de la terre. Une agriculture créatrice d’emplois nombreux. Les expériences nouvelles qui naissent prouvent que cela est possible.

Contact :
E-mail : jura@solidaritepaysans.org
Téléphone : 07 85 58 18 62