Jour de bac

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C’était il y a près de 30 ans et pourtant, je m’en souviens parfaitement.
C’était un matin comme celui-ci. Nous étions vers la mi-juin et la journée s’annonçait ensoleillée. Comme il en est d’usage, les épreuves du bac allaient débuter avec la philosophie.
Probablement allait-il falloir évoquer certaines notions aussi abstraites qu’incertaines telles que le bonheur, la conscience ou le temps.
Ainsi, il conviendrait d’employer d’inutiles digressions, abuser de figures de style superflues, placer des références subjectives, des notes d’auteurs insipides. Cette mascarade purement théorique me semblait de plus en plus douteuse.
Une fois de plus, celle de trop, quelque chose sonnait faux.
Alors ce matin-là, j’ai décidé, comme bien souvent, de suivre le seul itinéraire qui m’était possible : celui de l’oisiveté absolue, du refus de l’asservissement et de l’affranchissement des contraintes insupportables à mon psychisme déjà trop éprouvé.
Sans vraiment le choisir, comme guidé par un instinct supérieur, je me détournai du chemin de l’arrêt de bus et m’engageai le long du canal du Rhône au Rhin.
J’avais pris le large, la tangente, j’avais osé le pas de côté…
L’inconnu, la grande aventure, la vraie vie. Tout commençait ici.
A l’air libre du jour naissant, j’abandonnais mes obligations, mes prisons, ma raison.
Il me semblait que je respirais mieux. Comme habité d’une révélation que je ressens encore à l’écriture de ces lignes et que je n’oublierai jamais : la connexion aux éléments et à la vérité absolue. La saveur d’exister.
De l’autre côté de la rive, deux pêcheurs me regardaient, indifférents.
J’aurais tant voulu leur expliquer ce qui était en train de se passer, cette mutation qui s’opérait, mais auraient-ils voulu ou pu comprendre toute l’importance et la puissance réparatrice de ce troublant voyage intérieur ?
Peu importe, mon cœur pulsait la liberté, mon équation personnelle se réinitialisait.
Or, l’essentiel était bien là.
Huit heures se mirent à sonner à l’église du village. C’était désormais officiel. Je n’aurai jamais le bac.
Mais je venais de gagner beaucoup plus qu’un simple morceau de papier.
Car à chaque pas de plus, parcouru sur ce chemin de halage, loin du système académique et des idéologies formatées qui vont avec, j’assimilais que j’étais seulement en train de commencer à me réapproprier ma vie…