Éditorial

Des troubles trop ordinaires

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Un sujet d’envergure quant à la défaillance de notre système de santé publique a été décliné, cette semaine dans les colonnes d’un grand quotidien national.
Intitulé “Des psychiatres s’alarment : pourquoi tant de “fous” dans nos rues ?”, l’article fait notamment état d’une missive, initiée récemment par une centaine de médecins en direction de la ministre de la Santé afin de l’alerter quant au nombre grandissant d’individus atteints de troubles mentaux, parfois majeurs, mais n’étant pas pris en charge car les services psychiatriques sont débordés.
Il est vrai que l’on peut observer un peu partout, de plus en plus de comportements étranges, décousus, dégradés. Des “âmes errantes” sur laquelle l’existence glisse, sans trouver raison ni sens.
Ce qui n’est pas sans nous inspirer un sentiment de gêne, de honte et de malaise, face à cette détresse contre laquelle notre “logiciel normatif” s’avère bien démuni…
Des situations dramatiques, reflets d’un défaut de prise en charge des malades, et d’un système psychiatrique en plein naufrage, dénoncé aujourd’hui haut et fort par toute la profession. C’est pourquoi une journée d’action nationale a été mise en place ce mardi, à l’appel de plusieurs collectifs.
Sont notamment pointées du doigt par les spécialistes “la réduction du nombre de lits, alors que la population augmente et que le recours à la psychiatrie est plus fréquent”, ou encore “l’absence de structures alternatives”.
Ne croyons pas que cela ne nous concerne pas ou ne nous concernera jamais…
Selon les dernières études publiées en 2018, “Un Français sur cinq souffre de troubles mentaux, de dépressions, de troubles bipolaires, d’autisme, de schizophrénie”.
Une donnée statistique dérangeante, souvent passée sous silence.
Parmi ceux-ci, une importante partie n’est pas soignée correctement. Particulièrement concernant les sans-abri, déjà confrontés à la précarité, et les détenus dont 80% des hommes et 70% des femmes souffrent de troubles mentaux.
Le problème, c’est qu’au manque de places, s’ajoute un flagrant défaut de prise en charge. Les cabinets de ville affichent déjà complet, et dans les différents centres médico-psychologiques, les délais de rendez-vous peuvent parfois s’étendre à… un an !
D’où un diagnostic tardif, parfois inexistant. Or, sans soutien, les chances de guérir s’amenuisent…
Selon le livre “Psychiatrie : l’état d’urgence “, de Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca, paru aux éditions Fayard, on dénombre dans le détail 4,7 à 6,7 millions de personnes touchées par la dépression en France (7 à 10% de la population). 800 000 à 3,7 millions par les troubles bipolaires, 670 000 personnes par la schizophrénie, au moins autant pour les troubles de l’autisme.
L’ensemble de cette population voit son espérance de vie réduite de 10 à 20 ans, notamment du fait des suicides (10 000 suicides par an et 220 000 tentatives).
Pas moins de 300 000 patients supplémentaires font l’objet d’un suivi psychiatrique régulier chaque année, depuis 10 ans…
Là aussi, il y a sans doute urgence à agir, politiquement et courageusement, pour ne pas que la déraison submerge une époque, qui a tant de mal à solutionner ses turpitudes avec honnêteté, efficience et réel volontarisme…