À COR et à cri

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Gérard Bouvier.

Quand la réforme des retraites était honnie (1) par beaucoup, un soutien de poids
venait à la rescousse de ses opposants. Cette réforme était « nullement nécessaire
le système étant en équilibre » et on ne voyait pas d’où venait l’idée folle de modifier
un si bel équilibre pour faire souffrir un peu plus les français. Et bien des députés
vociféraient en exhibant cet avis du COR, le Conseil d’Orientation des Retraites.
Mais les temps changent… Les calculs et les cris du COR évoluent le soir au fond
des lois. Aujourd’hui le COR change de pied (2) et rétropédale. Et il s’écrie : « Si ! si !
la réforme est indispensable. Mais elle ne va pas assez loin. On ne pourra pas tenir
longtemps avec une réforme si timide ! ». La vie politique est faite de certitudes sans
lendemain (3).
L’expression « à cor et à cri » entre dans notre langue au XVème siècle. Mais on
disait « à cry et à cor ». Elle nous vient de la chasse à courre quand on traquait la bête en jouant du cor et en poussant des cris effrayant dont le fameux « taïaut !
taïaut ! ; auquel parfois -dit-on- répondit l’écho (4).
Le cor vient du bas latin corna, la corne. On utilisait jadis une corne évidée et percée
pour émettre des sons cacophoniques et créer un tintamarre dissonant en
poursuivant le gibier. Les bêtes étaient à ce point effrayées que quelques coups de
fusil bien placés suffisaient alors pour les achever, donnant lieu à de gourmandes
réjouissances, ô combien méritées ?
L’expression tombe aujourd’hui en désuétude. Mais l’expression « à cor et à cri »
peut servir de jauge pour évaluer le niveau culturel sur Internet. Actuellement on y
trouve 50% de « à corps et à cri ». (5). Affaire à suivre.

Notes de l’auteur pour un meilleur décryptage du texte

(1)- Le vieux verbe « honnir » date de 1080 et signifie dénoncer, vouer au mépris
public. Il est de même étymologie que la honte. Voilà qui est peu reluisant et le mot a
bien failli disparaître sans gloire. Mais, comme souvent, ce verbe ancien a contracté
une assurance vie : on le retrouve dans une formule qui n’est pas près de s’éteindre :
honni soit qui mal y pense. Cette expression en vieux français est la devise de
l’Ordre de la Jarretière qui -lui- est bien anglais.
On dit que la Comtesse de Salisbury, maitresse du Roi Edouard III d’Angleterre,
dansait dans ses bras à Calais et que dans sa fougue… elle perdit sa jarretière. Nous
étions le 23 avril 1348. En soirée. Les courtisans qui dansaient là, des planqués de la
Guerre de Cent Ans, pour la plupart cagneux et claudicants se répandirent en
plaisanteries douteuses où il y était beaucoup question de fesses de Comtesse. Ils
étaient jaloux de ce couple endiablé au point de s’en péter la jarretière. Le Roi remis
le ruban élastique en place avec le même soin (1-bis) que nous tous aurions pris
pour remettre sur sa cuisse d’origine une jarretière de Comtesse. Et il ajouta d’un ton
pincé : Honni soit qui mal y pense. Ceux qui rient maintenant seront très honorés
d’en porter une semblable, car ce ruban sera mis en tel honneur que les railleurs
eux-mêmes le chercheront avec empressement.
La prédiction était juste et l’Ordre de la Jarretière, qu’il venait ce jour-là de créer,
reste des plus prestigieux donnant droit à porter le titre de « Sir ».
(1bis) – L’endroit idéal si vous deviez d’aventure, ce qu’à Dieu ne plaise ! poser une
jarretière déchue de sa cuisse d’origine, se situe au tiers supérieur de la cuisse
mesuré entre le pli inguinal et la partie supérieure de la rotule de la même jambe. Par
timidité beaucoup d’entre nous posent la jarretière un poil trop bas. Par exemple au
tiers moyen ou même -pire encore- au tiers inférieur. Qu’il s’agisse de gaucherie ou
de désinvolture, ce manque d’assurance peut conduire à bien des échecs. À vous de
voir. Il y a des tutos sur YouTube.
(2)- Dans la Chanson de Roland (XIème siècle), Roland commande l’arrière-garde
de l’armée de son oncle Charlemagne attaquée à Roncevaux par les Sarrazins. La
Chanson l’encourage :
Ami Roland, sonnez votre olifant.
Le son en ira jusqu’à Charles qui passe aux défilés
Et les Français, j’en suis certain, retourneront sur leur pas.

Ce conseil était judicieux mais Roland, un peu bourrique sur ce coup-là, tarda bien
trop. Au lieu de prendre ses jambes à son cou, il posa son cor au pied et préféra
mourir les armes à la main.
L’olifant est en ancien français l’éléphant dont la défense était utilisée pour la
fabrication d’une trompe. Mais on dit aujourd’hui plutôt un cor pour ne pas se
tromper.
(3)- En politique avoir raison n’est rien, convaincre c’est tout. Jérôme Leroy
(4)- « Taïaut ! » est le cri employé de nos jours par les veneurs dans la chasse aux
cerfs, aux chevreuils ou aux daims pour avertir que l’on vient de débusquer l’animal
et pour lancer les chiens à sa poursuite. Jadis, c’était le cri adressé aux chiens pour
les arrêter et les rattrouper s’ils avaient perdu la piste avant de les remettre ensuite
dans le droit chemin. Mais c’était trop compliqué et les pauvres bêtes le devenaient
plus encore si bien que l’on simplifia la procédure tout en gardant le cri haut en
couleur et tellement expressif.
L’origine de « taïaut » reste en suspens. Un ver de Victor Hugo nous dit :
Mais un cerf dans l’espace, Passe. Et disparait comme l’éclair Clair ! Taïaut les
chiens, Taïaut les hommes ! (Victor Hugo. Odes et Ballades, 1828, p. 485). Vous
dites comme moi : nous voilà bien avancés… Sauf naturellement que citer Hugo fait
assez chic dans une rubrique pour un gratuit.
(5)- « À corps et à cri » est fautif comme le prouve le fait qu’on n’entend jamais la
liaison. Mais la formule prend tout son sens dans un film classé X où l’on voit et
entend la liaison. Souvent en plan rapproché. Je ne peux ici être plus explicite sans
prendre des risques. Mais on sait où me trouver.