Rubrique. Grands mots, grands remèdes. Chenapan

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Gérard Bouvier

Les prénoms n’ont pas tous le même succès auprès de nos oreilles d’aujourd’hui. Si
Gwendoline me fait toujours rêver, ma fascination pour Cornélius (1) est en net
déclin. Et Josette (2) -je m’en excuse auprès des jeunes femmes concernées- me
séduit moins que Capucine ou Charlotte. Qui pouvons-nous ? La mode affecte et
désaffecte aussi les prénoms. Mais ne soyons pas dupes : « La mode c’est ce que
l’on porte. Ce qui est démodé, c’est ce que portent les autres » disait Oscar Wilde
(3).
Nos mots subissent les même fluctuations que les prénoms. Certains, avec le temps,
perdent de leur attrait jusqu’à se demander s’ils ne sont pas frappés d’obsolescence.
Avec votre autorisation, je remplacerais volontiers un branle-bas par « une soudaine
agitation ». J’ose espérer que nul n’y trouverait à redire. De même jusqu’où nous
imposera-t-on convoler ? De ce que j’en sais se marier est déjà bien suffisant. Les
convolants, obtenus par substantivation en 1614, ont donné l’exemple. Ils ont disparu
sans que personne ne lève les yeux au ciel.
Supporter abracadabrantesque (4) depuis 1834 et sous prétexte que Rimbaud
l’aurait immortalisé et que Chirac lui a insufflé une seconde jeunesse est, certains
matins de pleine lune, au-dessus de mes forces. Car enfin -que diable !- nous avons
rocambolesque et farfelu qui sans surcoût font parfaitement la maille.
Et que dire de forniquer ? De chiquenaude ? De sobriquet ? De chenapan (5) ? De
marmaille ? De se baguenauder ? De traine savate (6) ? Je vous fais grâce de
concupiscent ?
Bien sûr ces mots n’ont pas démérité et ont rendu bien des services. Je n’ai pas
l’ingratitude de l’oublier mais il m’arrive de penser que la langue française aurait
parfois besoin d’un designer pour raviver son illustre lustre d’antan.

Quelques notes pour une meilleure compréhension du texte

(1)- Cornélius est classé « en net déclin ». On n’en déplore que 18 actuellement
vivants en France. Rassurez-vous : aucun dans la Jura. Ceux qui croient que notre
prénom détermine nos comportements, comme sur le site magicmaman, prétendent
que les Cornélius sont opiniâtres et fiables. Dont acte mais, au fond, ça les avance à
quoi puisqu’il n’y en a pas chez nous.

(2)- Un bel exemple de notre versatilité. Nous avons adoré Josette en 1946 et 1947.
Il en naissait plus de 6 000 par an ! Que sont devenues nos Josette ? Ces dernières
années il n’y a plus qu’une à trois naissances par an affublées de ce gracieux
prénom et encore grâce aux renforts hardi-petit des DOM-TOM. Résultat : l’âge
moyen d’une Josette encore en état de marche est de 82 ans. Ça pourrait s’appeler
une désillusion… Pire c’est un changement de paradigme.

(3)- Oscar Wilde n’était pas un mauvais garçon. Il nous a laissé une belle œuvre et
beaucoup de citations. Son vrai nom était déjà en soi une pimpante citation car il
s’appelait Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde. Il a écrit : « Il n’y a que les esprits
légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible
et non l’invisible ». Et toc ! Beau sujet du bac.

(4)- Abracadabra était une formule cabalistique célébrée par Ambroise Paré au
XVIème siècle et reconnue pour ses usages thérapeutiques. Mais elle a connu une
forte dépréciation lors de la commercialisation du paracétamol en 1955, aujourd’hui
médicament le plus utilisé en France.

(5)- Chenapan, au parfum d’un autre temps, nous vient de l’ancien allemand. C’est la
contraction de « Schnappen », attraper et de « Hahn », le coq qui s’est construite en
1494. Le chenapan était donc un voleur de poules, un brigand de grand chemin.
Mais depuis le grand banditisme a beaucoup progressé rabaissant ce type de
chapardages à de simples canailleries un peu taquines ne valant pas même main courante si bien que le mot s’est édulcoré. Il ne désigne plus aujourd’hui qu’un enfant
turbulent, un garnement.

(6)- Nous n’avons guère en Comté de traine-savates, la savate n’ayant jamais su
s’implanter chez nous. Mais nous bénéficions d’un nombre équivalent de traine-la-
gaine. Un traine la gaine est un désœuvré, un vagabond, un bambocheur mais qui
souvent connait la misère. Curieusement, la gaine vient de vagina ce fourreau où l’on
insère son couteau quand on traine à l’aventure sur les chemins.