Champignons : des razzias toujours aussi vénéneuses ?

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Face au juteux trafic international de lactaires, ONF, pouvoirs publics et communes forestières se mobilisent pour remplacer les 400 à 600 cueilleurs roumains illégaux par des cueilleurs jurassiens déclarés.

Les feuilles jaunissent et tombent, les champignons poussent et se multiplient…tout comme des centaines de ramasseurs illégaux.

Cette année verra t-elle s’ouvrir un nouvel épisode de ce tryptique automnal ?

Une chose est sûre, le mal est bien connu de tous. Depuis de nombreuses années, un véritable trafic international –aussi illicite que bien organisé- s’est mis en place entre Espagne et Europe de l’est.

Au centre de toutes leurs convoitises, nos « lactaires », champignons fort peu prisés en France, mais fort goûteux pour les Hispaniques. Et pour les ramasser, quoi de mieux que de pauvres hères (pour la plupart roumains), attirés par l’appât du gain ? Il est vrai qu’à environ 2 € le kilo de lactaires, ceux-ci empocheraient entre 1500 et 2500 € par mois.

Claude Giraud, maire de Montrond, les connait bien :

« Entre 50 et 120 personnes (selon la pousse) vivent durant 30 à 45 jours sur le territoire de la commune et créent un climat de tension au sein de la population locale. La RN 5 et les départementales sont sans cesse parcourues pas des fourgons et par des véhicules légers dont l’immatriculation ne permet pas le doute : une trentaine de véhicules effectuent des allers et venues permanents, déposant les cueilleurs le matin, les récupérant le soir (ainsi que ceux qui se sont égarés) ».

Des centaines de kilos par jour

Bernard Amiens, maire d’Arbois va même plus loin :

“Au départ, il n’y avait que 20 à 50 cueilleurs, aujourd’hui on en est à 400 ou 600 sur 25.000 ha”.

25 tonnes de champignons auraient été cueillis illégalement à l’automne 2018, mais ce chiffre constituerait la partie émergée d’un iceberg beaucoup plus massif (10 fois plus ?).

Du côté de l’ONF, on confie « ne plus toucher terre » durant les pillages :

« Dans la forêt d’Arbois, une quarantaine de cueilleurs au moins se relaient. A raison de 50 kilos environ par jour et par personne, ce sont des centaines de kilos qui quittent notre forêt chaque jour » indiquaient les responsables forestiers l’an dernier.

Et c’est justement ce pillage de masse croissant qui pose problème, bafouant la réglementation française (notamment la limite de ramassage à 2 kilos de champignons par jour et par personne), la « lactaire connection » instille un profond sentiment d’injustice parmi la population locale.

D’autant plus que les dommages collatéraux s’avèrent de plus en plus élevés : circulation de voitures et camionnettes sur des pistes forestières interdites, fréquentation risquée de commerces (des supermarchés polinois ayant embauché des vigiles pour éviter les vols ou la consommation d’aliments parmi les rayons), destruction d’un écosystème fragile, etc…

La forêt transformée en poubelle

A ce titre, le reproche est unanime :

« En fin de saison nous retrouvons notre forêt dans un triste état, et nous devons utiliser l’employé communal plusieurs journées pour évacuer les déchets laissés sur place, mais aussi avoir recours aux chasseurs qui tout au long de la saison récupèrent toutes sortes d’immondices » fulmine Claude Giraud.

« La forêt est transformée en poubelle » s’indigne aussi Dominique Bonnet, maire de Poligny qui précise que « Les détritus se comptent en centaines de kilos ».

Un état de fait qui met hors d’eux les chasseurs, comme en témoigne Christian Lagalice, président de leur fédération :

« La nature est saccagée : des quantités incroyables de déchets sont laissées sur place et partout en forêt », sans compter les squats dans les baraques de vigne ou les cabanes de chasse. Habitués aux pires conditions, nombre de cueilleurs roumains mangent, dorment et vivent sur place, dans des campements de fortune ou à la « belle étoile ».

Dans ces conditions, inutile de dire que le gibier n’est plus chez lui et Christian Lagalice de souligner « un dérangement du milieu naturel qui fait que les animaux ne sont plus présents de façon habituelle en forêt ». Courant octobre, les chasseurs qui seront présents en forêt risquent donc de trouver dans leurs viseurs davantage de cueilleurs illégaux (ne portant même pas de gilet fluorescent) que de chevreuils ou de sangliers.

« En tant que président d’ACCA (association communale de chasse agréée), je ne peux que soulever le risque permanent lors des battues souligne Claude Giraud. Qui en supportera la responsabilité lors d’un éventuel accident ? Régulièrement dans ma fonction je suis amené à constater des incidents (aussi avec des exploitants, affouagistes, promeneurs) et ces populations deviennent de plus en plus à risques » déplore-t-il.

Les forces de l’ordre plus présentes ?

Pour lutter contre ce trafic, Bernard Amiens postule pour une répression digne de ce nom :

« Détruire les récoltes, empêcher la circulation sur les voies forestières, saisir les véhicules qui y roulent et stationnent ».

Un déploiement plus important des forces de l’ordre est promis, ce qui serait une réelle avancée. Claude Giraud plaide lui aussi pour une répression ciblée : « d’autres solutions sont souhaitables, comme l’interception des camions faisant la collecte (par exemple au péage de Bersaillin ou sur la RD 1083 N.D.L.R.), et le démantèlement des commanditaires ».

Dame nature pourrait aussi avoir son mot à dire : l’an dernier, la pousse avait été bien maigre en raison d’une sécheresse persistante, et cette année encore la saison démarre plus tard.

Réchauffement climatique oblige, le problème pourrait donc décroitre ou migrer vers d’autres régions plus arrosées…

Un essai innovant

Pour éviter le pire, élus, ONF et pouvoirs publics se sont mis autour d’une table à plusieurs reprises depuis le printemps. But de la manœuvre : substituer une cueillette légale et encadrée à celle qui prévaut actuellement. L’an dernier la société espagnole Productos Sykvestres A. Boluda E Hijos avait ainsi déclaré, logé, et encadré quelques dizaines de saisonniers… mais aurait aussi racheté des champignons à des cueilleurs illégaux !

Cette année, le marché a donc été attribué par l’ONF à la société « Cévennes Truffes », basée dans le Gard et spécialisée dans la vente aux épiceries et restaurateurs. Une entreprise rodée à cette mission qui démarrerait avec une dizaine de saisonniers (des équipes de 2-3 personnes sous la responsabilité d’un chef) précise Romain Mary, directeur adjoint de Soelis.

En plus de recruter des vendangeurs, cette association spécialisée dans les recrutements agricoles saisonniers pourrait prendre le relais pour fournir quelques dizaines de saisonniers jurassiens. Romain Mary s’est dit prêt à agir afin d’apporter des éléments de réponse :

« Cela pourrait intéresser des saisonniers ayant fini les vendanges », avec la perspective d’une opération ciblée (4.000 ha), un « petit » succès valant mieux qu’un grand échec.

Le risque d’une confrontation

Ainsi, les saisonniers seraient encadrés comme il se doit : respect des zones autorisées, interdiction de ramassage les dimanches, jours fériés et jours de chasse, limitation du nombre de véhicules, port d’un gilet fluo, etc…

Malgré cet effort louable, plusieurs élus restent circonspects quant aux résultats finaux, tel Bernard Amiens : « Ce n’est pas une solution radicale, absolue, mais une expérimentation ».

Le premier édile d’Arbois participe à cette action solidaire (tout comme les communes de Poligny, Molain, Montrond, Le Fied et Chamole) qui ne coûtera rien à celles-ci. Dans un premier temps, le projet prévoyait leur mise à contribution financière pour payer les cueilleurs via Soelis, mais la deuxième mouture prévoit leur rémunération directe par Cévennes Truffes.

Le projet ainsi dimensionné prête à l’optimisme, mais reste une inconnue : comment réagiraient les « illégaux » face aux « gilets jaunes » ?

Un risque qu’il faudra minimiser, sous peine de devoir assister à la chronique d’un pillage annoncé…