L’invité du trimestre : Jean-Baptiste de Panafieu

2022 c’est le bicentenaire de Louis Pasteur, né le 27 décembre 1822 à Dole.  Dans un livre récent très explicite, émaillé de quizz : « Pasteur presque facile » l’auteur, Jean Baptiste de Panafieu rappelle de manière passionnante avec ses doutes et ses combats, l’œuvre du chercheur, cher aux Jurassiens et plus que jamais d’actualité. 

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Jean-Baptiste de Panafieu , pourquoi un énième livre sur Pasteur ?
Plusieurs raisons. Aujourd’hui le passé fait l’objet de relectures car la vision se modifie au cours du temps. De nouveaux travaux de recherches sur Pasteur ne le fige plus dans une posture  édifiante, mais tentent de mieux cerner l’homme avec une approche plus complexe de sa personnalité et de ses contradictions. Par ailleurs, j’ai travaillé sur les écrits de Pasteur lui-même, dans un recueil de réflexions passionnantes qui balisaient son chemin avec ses doutes et ses incertitudes. Enfin 2022, c’était aussi l’anniversaire de sa naissance.

Vous soulignez beaucoup les oppositions virulentes aux hypothèses du chercheur…
Il est difficile aujourd’hui d’imaginer les débats qui à l’époque agitaient l’opinion autour de la religion, notamment sur la théorie de l’évolution de Darwin  et l’origine de la Vie. Pour les vitalistes, la vie est une propriété de la matière organique, inaccessible à l’expérimentation. Au XVIIe siècle, le naturaliste flamand Jan Baptist Van Helmont pensait   avoir démontré que des souris apparaissent spontanément et déjà toutes formées dans un pot pourvu que l’on y ait mis à fermenter des grains de blé avec une chemise imprégnée de sueur ! Au xix e siècle, il paraissait encore évident que les matières organiques, telles que les déchets végétaux ou les cadavres d’animaux étaient capables d’engendrer spontanément des êtres vivants. Pour les matérialistes, au contraire, la vie doit pouvoir être expliquée par mécanismes d’ordre physico-chimique

Qu’est ce qui va conduire Pasteur à s’intéresser aux microbes, puis à la vaccination ?
Les fermentations.  Pasteur commence à s’intéresser aux fermentations, celles du pain, du fromage ou du vin et il constate très vite qu’elles sont dues aux levures, ces champignons microscopiques. De fil en aiguille il s’intéresse aux autres sortes de fermentations : lactique, butyrique…

On retrouve alors cette question de l’origine de ces micro-organismes ?
Exactement.  Pasteur est convaincu que les ferments sont vivants et ne naissent pas spontanément. Il va réussir à le démontrer dans une série d’expériences remarquables, mais qui vont faire l’objet d’une violente contestation, comme celle de Pouchet, médecin à Rouen, qui s’y oppose de toutes ses forces et s’arc-boute sur la certitude de la génération spontanée.

D’autant que Pasteur n’est pas médecin…
Et ça ne l’aidera pas ! De nombreux médecins lui sont hostiles, considérant qu’un chimiste n’a pas à leur prodiguer de conseils sur la façon de soigner leurs patients.  Michel Peter, membre de l’Académie des sciences, attaque d’autant plus violemment la théorie des germes qu’elle est soutenue par un chimiste, et non par un médecin. La théorie microbienne de Pasteur ? Une curiosité sans intérêt.  L’Académie des sciences met alors en place une commission d’arbitrage pour les départager. En 1865, l’institution entérine définitivement les positions de Pasteur

Le débat religieux reste actif ?
Supposer que la matière inanimée puisse donner naissance à la vie, c’est admettre que la vie puisse apparaître sans intervention divine ! À l’inverse, si la génération spontanée n’est pas possible, c’est la preuve que Dieu est nécessairement à l’origine de toute vie. Le débat n’est plus scientifique, il est religieux…
Pouchet, comme Pasteur, sont très opposés à l’idée d’évolution. Mais, pourtant très croyant, Pasteur n’a jamais recours à Dieu et affirme s’en tenir aux faits et à l’expérimentation. 

Qu’est ce qui va conduire Pasteur à s’intéresser aux maladies ?
L’idée que le processus de la fermentation ressemble à celui des maladies contagieuses fait son chemin. Vers 1863, Pasteur est déjà convaincu que des micro-organismes peuvent être la cause de certaines maladies animales ou humaines, contrairement à l’idée alors admise qui en faisaient plutôt la conséquence.

Pasteur est souvent présenté comme l’inventeur de la vaccination…
C’est inexact. Beaucoup avançaient déjà sur ces sujets. Dès 1796, La vaccination anti variolique était déjà pratiquée de façon empirique, notamment par Jenner un Britannique médecin de campagne à partir de pus prélevé sur des personnes atteintes de la vaccine, une maladie qui touchait les vaches et qui était généralement bénigne pour les humains. Mais on ne comprenait pas comment elle fonctionnait. Pasteur l’explique et élabore la théorie microbienne, fondement de la microbiologie. Avec Pasteur toute la médecine bascule. Il récuse des théories qui dataient parfois du moyen âge. Il doit aussi composer avec un courant de pensée qui considère impossible que Dieu ait pu créer des organismes aussi malfaisants que les microbes. Ainsi Antoine Béchamp médecin et pharmacien, refuse la théorie microbienne parce qu’il ne peut pas imaginer un Dieu semant volontairement des germes pathogènes sur notre planète. Pour Béchamp, la maladie naît de nous et en nous, une théorie toujours actuelle dans certaines médecines alternatives qui se réfèrent encore au vitalisme.

Le succès le plus connu reste la vaccination en 1885 du jeune berger Joseph Meister contaminé par la rage.
Sans doute contaminé ! Le chien mordeur l’était-il vraiment ? Quoi qu’il en soit Pasteur veut vérifier l’efficacité du vaccin. Après l’avoir vacciné, il fait inoculer à Joseph Meister un extrait virulent. Le jeune Alsacien n’est pas atteint de la rage, ce qui prouve indubitablement l’efficacité du vaccin.

Cette expérience serait totalement impossible aujourd’hui ?
Et heureusement ! A l’époque, les essais de médicaments n’étaient pas codifiés comme aujourd’hui. En 1884, Pasteur propose à l’empereur du Brésil Pierre II, qui s’intéresse à ses travaux d’expérimenter sur des spécimens humains, en l’occurrence des condamnés à mort. Il se propose même de se déplacer jusqu’à Rio de Janeiro. L’empereur lui répond avec une pointe d’ironie que le Brésil a suspendu la peine de mort…

Pasteur semble également catastrophé par l’état général de la recherche en France
Oui. Il va tenter de l’améliorer en demandant un financement public qui ne sera réellement mis en œuvre que dans les années 1930, dans le gouvernement de Léon Blum.  Néanmoins, face à l’affluence des candidats à la vaccination contre la rage, l’Académie des sciences décide la création d’un établissement dédié. Ce sera l’Institut Pasteur.

Que retenir de cette aventure intellectuelle à l’heure d’aujourd’hui ?
Pasteur s’est heurté  à des antivaccins résolus. Ils combattaient la vaccination depuis près d’un siècle et voyaient dans la maladie un châtiment de Dieu, qu’il fallait subir et non combattre. Le vaccin est alors accusé de transformer les gens en bovins. La pousse de cornes sur la tête fait référence au diable, la vaccination étant démoniaque. Le docteur Verdé-Delisle affirme : « chétive, chauve, myope, l’espèce humaine dégénère : La cause unique de ce désastre multiple, c’est le vaccin. »

Un refus qui reste parfois d’actualité…
Absolument. On retrouve les mêmes élucubrations sur les réseaux sociaux en 2021, lors de l’épidémie de covid 19. Pandémie inoffensive ou au contraire maladie fabriquée en laboratoire et destinée à semer la mort. On retrouve aujourd’hui dans le mouvement anti vaccinal des traces de ces anciennes croyances : la maladie est utile à l’organisme, elle le renforce. Empêcher ces événements serait antinaturel. Des médecins naturopathes se réfèrent toujours aux théories de Béchamp. Pourtant, si au XXe siècle, entre 300 et 500 millions de personnes sont mortes de la variole, en 1980, l’Organisation mondiale de la santé a pu annoncer l’éradication totale de cette maladie grâce à la vaccination.  Autre succès, l’incidence de la poliomyélite réduite de 99 %. En 2019, avant la pandémie de covid 19, l’OMS a fait du refus de se faire vacciner, l’une des dix principales menaces sanitaires mondiales, aux côtés de la pollution, de l’antibiorésistance ou de diverses épidémies (dengue, sida, Ebola, etc.).

Jean-Baptiste de Panafieu, né en 1955, est agrégé de sciences naturelles et docteur en biologie. Il a publié de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique, a inventé « Cryptogame », un jeu sur les champignons et vise tout particulièrement la sensibilisation scientifique des jeunes de 8 à 12 ans.
L’ouvrage, publié chez Delachaux et Nestlé peut être commandé en toutes librairie.