Le patrimoine en péril dans le Jura

Dans le Jura, de nombreuses voix se lèvent pour sensibiliser la population à la fragilité du patrimoine, qu'il soit historique ou naturel. Au détour d’un village, des églises abandonnées subsistent encore. Des éoliennes, qui pour certains détruisent une partie du patrimoine jurassien, se dressent toujours plus nombreuses. Notre rédaction a mené l'enquête.

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Les exemples sont nombreux : la chapelle Saint-Étienne de Coldre à Briod (vers Lons-le-Saunier) avant sa restauration. © Fédération des associations de sauvegarde du patrimoine du Jura.

Déchristianisation et patrimoine religieux

De nos jours, tout est patrimoine, de la collégiale de Dole aux savoir-faire jurassiens. Bien malin est donc celui qui pourrait dresser une liste exhaustive du patrimoine en péril dans le Jura. Certains sites historiques font quand même plus consensus que d’autres.

Monique Bachellier, présidente de la Fédération des associations de sauvegarde du patrimoine du Jura, donne quelques exemples du patrimoine jurassien en péril. Outre une croix qui serait médiévale et un puits qui serait mérovingien, elle s’inquiète notamment de l’état de l’église de Revigny « dont toute la toiture prend l’eau ».

Monique Bachellier s’inquiète du devenir de cette croix qui serait médiévale. © Fédération des associations de sauvegarde du patrimoine du Jura.

Sur le site internet de la Fondation du Patrimoine, une trentaine de souscriptions sont en cours pour sauvegarder une partie du patrimoine jurassien, de l’église de Revigny à la maison des Orphelins de Dole. Bien que certaines renvoient à des édifices déjà restaurés, plus de 60% des souscriptions lancées concernent des églises.

Les exemples sont nombreux : la chapelle Saint-Étienne de Coldre à Briod (vers Lons-le-Saunier) après sa restauration. © Fédération des associations de sauvegarde du patrimoine du Jura.

La déchristianisation de notre pays engendre une perte considérable de patrimoine cultuel, qui doit se muer en patrimoine culturel. Alors, pour tenter de protéger le mobilier des églises, certaines municipalités décident de fermer leurs églises. Le début d’un cercle vicieux pour Monique Bachellier : « Quand les églises sont ouvertes, il n’y a pas de vols. C’est quand elles sont fermées qu’il y a des vols. Le problème, c’est que dans 10 ou 20 ans, il n’y aura plus personne à l’église et elle sera en déshérence. Aujourd’hui, on en est déjà à surveiller les églises en danger pour qu’elles ne soient pas démolies par les municipalités. »

Pour protéger ce patrimoine, il est primordial de l’étudier et de le faire connaître. Animer nos églises est aussi une nécessité. Ainsi, face à la faible fréquence des offices, à cause du manque de chrétiens pratiquants, des concerts sont quelquefois organisés dans des églises du Jura, notamment pour recueillir des fonds pour le patrimoine. Monique Bachellier propose même qu’une église soit utilisée pour en faire un musée d’art sacré. Une idée intéressante…

 

L’église, l’âme du village

L’église de Cramans après les travaux.

Heureusement, des municipalités veillent à la préservation de leur patrimoine. C’est notamment le cas de celle de Cramans, où le maire, Jean-Marie Truchot, s’est battu pour restaurer son église. « L’église souffrait. La coupole se fendillait. Le sommet des deux voûtes menaçait de s’effondrer et la charpente appuyait sur la coupole », précise-t-il. Après une étude il y a neuf ans par un architecte de Dole alertant de l’urgence d’une restauration, Jean-Marie Truchot a commencé à chercher des aides pour financer la restauration de la charpente et de la coupole de l’église, qui, à elles seules, représentaient 330 000 euros. Soutenue par la DRAC, la municipalité a obtenu l’aide du département, de la région et du Crédit Agricole. Des dons furent aussi effectués, notamment un à l’évêché. Accompagné d’un prêt, ces subventions permirent de financer les travaux qui se déroulèrent entre novembre 2019 et août 2021.

Avec le concours de l’association, la mairie a obtenu l’inscription de l’église de Châtel au titre des Monuments Historiques en 2013. © Association pour la Sauvegarde de Saint-Étienne de Châtel (ASSEC).

À Gizia, des citoyens ont même décidé, en 2012, de créer l’Association pour la Sauvegarde de Saint-Étienne de Châtel (ASSEC). Cette association apporte son soutien à la commune de Gizia (230 habitants) propriétaire de l’église qui, bien que sensible à son patrimoine historique, ne pouvait tout simplement pas envisager financièrement de la restaurer car elle a également à sa charge une autre église plus récente. Avec le concours de l’association, la mairie a obtenu l’inscription de l’église de Châtel au titre des Monuments Historiques en 2013 et un architecte du patrimoine a réalisé une étude de diagnostic et de programmation des travaux indispensables à la pérennité de cette église qui est probablement la plus ancienne du Jura. Le montant total des travaux était estimé à l’époque à 580 000 euros hors taxes.

Intérieur de l’église Saint-Étienne de Châtel en pleine restauration. © Association pour la Sauvegarde de Saint-Étienne de Châtel (ASSEC).

Une tranche de travaux vient d’être réalisée grâce à une subvention de la DRAC Bourgogne – Franche Comté. L’association, avec le soutien de la Fondation du Patrimoine, a pu aider la mairie à financer les premiers travaux mais la phase la plus importante, couverture et maçonneries intérieures, estimée à plus de 200 000 euros hors taxes ne commencera que cette année.

Alors, face à de telles sommes, il est naturel que la liste des édifices religieux encore en danger soit longue dans le Jura. Le Centre Jurassien du Patrimoine (CJP), créé en 1992 et lié aux musées de Lons-le-Saunier, en répertorie un certain nombre, mais déplore qu’il y ait « un patrimoine ignoré. Il y a les grosses structures que l’on connaît bien et il y a autour les petites fortifications méconnues. »

 

Patrimoine historique tout aussi important

Le patrimoine historique, ce ne sont pas que les églises. Il est aisé de remarquer que le château de Crissey, propriété de la mairie de Dole, périclite, tout comme « la tour de la Rochette à Clairvaux-les-Lacs envahie par la végétation qui la cache au public et qui peut la dégrader », souligne le CJP. En revanche, les sites méconnus sont sûrement les plus en danger, où des destructions, notamment par des activités agricoles, peuvent être subies.

Le retirement de tombes abandonnées dans les cimetières nous éloigne aussi de la compréhension du passé, tout comme le dépérissement du mobilier des églises. À Mièges (vers Nozeroy), un tableau laissé dans un coin tombe par exemple en lambeaux.

À Mièges (vers Nozeroy), un tableau laissé dans un coin tombe par exemple en lambeaux.

Tout étant patrimoine, tout ne peut donc pas être sauvegardé. Il n’est néanmoins pas correct de se cacher uniquement derrière l’argent manquant, comme le dit Monique Bachellier, « si on a la volonté de restaurer, l’argent n’est plus un problème », notamment avec les aides existantes. C’est encore plus vrai pour les édifices classés ou inscrits aux Monuments Historiques, même si les embûches peuvent être nombreuses.

Certains maires l’ont compris et s’activent pour protéger ces bouts d’histoire. C’est notamment le cas de Michel Benessiano, maire de Sermange, qui tenait à ce que soit restaurée la fontaine du village. « C’est un peu l’emblème de la commune. Elle commençait à fatiguer avec des pierres à remplacer, avec un sous-sol mouvant. On a fait un dossier avec la Fondation du Patrimoine, puis, on a été retenu par la mission Bern du patrimoine ». Cette fontaine du XVIIIe siècle classée aux Monuments Historiques, œuvre de Antoine-Louis Attiret, a bénéficié d’aides à hauteur environ de 60% de la DRAC, 20% du département et la mission Bern a complété les 59 000 euros manquants.

 

« C’est un peu l’emblème de la commune. Elle commençait à fatiguer avec des pierres à remplacer, avec un sous-sol mouvant. On a fait un dossier avec la Fondation du Patrimoine, puis, on a été retenu par la mission Bern du patrimoine », Michel Benessiano, maire de Sermange. © Municipalité de Sermange.

Ce patrimoine historique est intimement lié à un autre patrimoine : le patrimoine naturel, si caractéristique de notre région. Un patrimoine également menacé pour certains, notamment par l’installation d’éoliennes.

 

Éoliennes, destruction inutile ou investissement ?

Lors de la moindre activité humaine, une partie du patrimoine naturel produit du patrimoine culturel. Pour autant, là où le rapport bénéfices/impacts sur le patrimoine naturel peut être acceptable lors de la construction d’une habitation dans une prairie vierge, celui-ci peut-il être recevable avec la construction d’un parc éolien ? Rien n’est moins sûr.

 

Aujourd’hui, d’après nos sources, il y aurait une centaine d’éoliennes qui pourraient être installées dans le Jura : chiffre qui inclut probablement des projets qui n’aboutiront pas. © Jurascic.

 

Impact sur le karst

Roger Lutz, président du cercle arboisien de recherche spéléologique, met en avant un point souvent tu : l’effet des éoliennes sur le karst.

Le massif jurassien dans son ensemble est un massif karstique, c’est-à-dire dont les propriétés géologiques font que « l’eau s’infiltre par la roche fissurée et se rassemble sous terre, drainée par les joints de stratifications de la roche calcaire et ses nombreux fissurations », note un rapport du Comité Départemental de Spéléologie du Jura, avant de poursuivre que « l’apport massif de béton et de métaux pour créer des embases d’éoliennes en plus de leur présence […] va polluer le sol et les cours d’eau ».

Roger Lutz alerte : « Le cycle de l’eau sera donc perturbé au niveau des plateaux, ce qui engendrera des effets néfastes sur le patrimoine naturel jurassien, en provoquant, par exemple, des détournements de cours d’eau souterrains, impactant certaines sources ou des glissements de terrain, voire des inondations. Ce qui est surtout très grave, c’est l’implantation des éoliennes dans le sol : des embases de 1500 tonnes de béton et de ferraille, la destruction par broyage des sols sur des dizaines d’hectares pour les accès aux sites et le déploiement des réseaux électriques souterrains. Ce sont aussi des cavités trépanées et détruites par remplissage de béton. C’est irrémédiable. Une fois que le karst est détruit, on ne peut plus revenir en arrière ».

Mais les vibrations produites par les machines inquiètent aussi Roger Lutz, qui craint des effondrements, à terme, de cavités souterraines, ce qui pourrait avoir des conséquences en surface : « Il y a des vides énormes sous terre. Il y en a partout dans le karst. C’est un patrimoine absolument fabuleux. La plupart des gens n’en ont pas conscience », explique-t-il.

Et le spéléologue conclut : « L’implantation d’éoliennes industrielles sur le massif karstique est une aberration écologique lourde de conséquences pour notre patrimoine naturel. »

Les conséquences des infrasons sur l’environnement ou l’aspect purement esthétique inquiètent aussi bon nombre de Jurassiens. Et oui, des éoliennes de 170 ou 240 mètres de hauteur sur une colline, ça se voit de loin !

 

Les éoliennes ont le vent en poupe

Cet argument est incontestable, mais Christian Egal, président de Jurascic, se veut toutefois rassurant, en précisant que des experts indépendants interviennent pour chaque projet et que « ces avis d’expert sont soumis à l’administration préfectorale qui juge du bien-fondé du sujet et donne ou non son autorisation. Les impacts sont toujours appréciés, on les mesure, si on peut, on les évite, et si on ne peut pas les éviter, on les compense ».

La société coopérative d’intérêt collectif Jurascic détient en partie une des six éoliennes du parc éolien de Chamole, premier du département mis en service en 2017. Pour sa première opération, Jurascic a rassemblé près de 600 citoyens souhaitant investir dans la transition énergétique.

Il est coutume d’entendre que les éoliennes sont un gouffre financier. Celle détenue en partie par Jurascic coûta environ 5 millions d’euros. Mais les investissements sont pourtant bien là. Cette même éolienne produit entre 6000 et 7000 MWh par an, soit l’équivalent de la consommation de 2000 à 3000 foyers. Après, chacun jugera si le rapport bénéfices/impacts est bon.

Aujourd’hui, d’après nos sources, il y aurait une centaine d’éoliennes qui pourraient être installées dans le Jura : chiffre qui inclut probablement des projets qui n’aboutiront pas. Mais le Jura est véritablement dans cette dynamique.

Dans la forêt de Mont-sous-Vaudrey par exemple, dix éoliennes devraient être installées et Éric Bossier, au nom de la municipalité, défend ce projet, bien que l’avis de la mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) sur le projet éolien des Arbus (mai 2021) soit très critique  (biodiversité, sol…) : « En ce qui concerne l’implantation des éoliennes, des garde-fous locaux ont été mis en place par l’État pour la sauvegarde de nos patrimoines, avec des études très poussées sur plusieurs années. L’utilisation du vent, patrimoine naturel s’il en est, n’est-il pas une chance de ne pas laisser à d’autres, à d’autres territoires, à d’autres pays, à d’autres générations, la responsabilité de trouver une solution relativement propre à nos besoins énergétiques ? ».

Alors, les éoliennes détruisent-elles inutilement une partie de notre patrimoine naturel ou représentent-elles un investissement permettant à terme de lutter contre le dérèglement climatique, et donc de sauvegarder, plus globalement, notre patrimoine naturel ? Chacun se fera son avis, mais la réponse devrait se faire au cas par cas, à moins que…