Aux prémices de la Percée du vin jaune

En février vient le temps de la Percée du vin jaune. Revenons sur le climat vigneron des années quatre-vingt-dix qui a permis la naissance de cette fête placée sous le signe du… verseau !

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Poligny, février 1997 : Jacques Richard (Grand maître de la Commanderie des nobles vins du Jura et du Comté), à gauche, vient de maillocher le fût de vin jaune. Au pied du fût, Bernard Badoz remplit l’un des premiers verres. On reconnaît, de gauche à droite, outre Jacques Richard, Christian Vuillaume, Claude Charbonnier et Raphaël Grandvaux. © DR

Le 9 février 1997 à Poligny, dans le cadre de la magnifique cour des Ursulines, sur le coup de 13 heures, le vigoureux coup de maillet de Jacques Richard dégage le bouchon d’un fût de vin jaune, celui de la première Percée du vin jaune. Fort de ces éléments, cet acte de naissance installe, au niveau astrologique, cette fête bachique dans l’univers du… verseau ! Ce qui ne manque pas d’air.

Ajoutons l’ascendance qui mène vers les gémeaux. Selon les spécialistes de l’astrologie qui, pour caractériser un signe, égrènent fatalement des choses très positives, la Percée du vin jaune bénéficie à sa naissance d’une destinée propre à lui garantir « un esprit brillant et une intelligence à part qui frôle souvent le génie ». Tout est dit en somme. On n’ira pas voir les défauts du verseau, ce serait versatile.

Une période de bouillonnement

Poligny, 1997 : Le premier verre de l’histoire de la Percée du vin jaune.
© Jack Varlet

Ce 9 février, le vignoble du Jura, et le Jura avec, entre dans une nouvelle ère. Si l’astrologie évoque un esprit qui « frôle souvent le génie », l’allusion au génie ne laisse pas indifférente. Le génie du vin jaune contenu dans le clavelin, c’est un peu comme celui de la lampe d’Aladin, un jour ou l’autre il allait en sortir. Pourquoi à cette date du 9 février 1997 ? Comme disait l’autre : comment en est-on arrivé là ? C’est l’histoire d’une fête qui deux ou trois ans plus tôt n’aurait pas fonctionné et, deux ou trois ans plus tard, n’aurait sûrement pas pu voir le jour.

Que se passait-il donc dans le vignoble à cette époque ? Au début des années quatre-vingt-dix, ça bouillonne dans le vignoble du Jura. Moribond au début des années soixante, relancé au début des années soixante-dix, le vignoble regagne du terrain et des appellations – macvin-du-jura puis crémant-du-jura. Il voit aussi arriver à maturité de beaux domaines comme ceux de Jacques Tissot, Jacques Puffeney, Jean Macle, Jean Berthet-Bondet, André et Mireille Tissot, les familles Baud, Rolet ou Grand, et bien d’autres, sans compter le rôle de la maison Henri Maire et des fruitières vinicoles.

Trésor bachique

Poligny, 1997 : la première affiche de la Percée. Les affiches successives de la manifestation auront une constante : elles ne seront jamais à la hauteur de l’évènement. Il y a un effort pour la Percée 2020.

Les vignerons s’inquiètent de la qualité et de l’histoire leurs vins, notamment le vin jaune. Longtemps le vin jaune n’est pas un vin aussi répandu qu’on l’imagine aujourd’hui. Des amateurs de vins se souviennent n’avoir déguster leur premier vin jaune qu’à un âge déjà bien respectable. Dans ces années de bouillonnement, le vin jaune fait l’objet de bien des attentions, avec cette idée qu’il y a là un trésor bachique avec lequel nul vignoble du monde ne peut rivaliser.

On le regarde de plus près, pour donner aux vignerons des outils de contrôle sur cette production si particulière et aléatoire. C’est notamment le rôle du laboratoire d’analyse départemental de Poligny où œuvre Jacques Levaux, futur pionnier de la Percée, hélas trop tôt disparu.

Quelques amateurs fondent le Groupe d’études et de recherches sur le vin jaune. Ils explorent dans des clavelins souvent antiques quelques vérités sur ce vin. Ils développent avec d’autres une palette aromatique qui dégustation après dégustation constitue une sorte de jardin d’Eden des arômes. En 1991, la dégustation d’un vin jaune d’Arbois de 1774 fait l’événement.

Ambiance vin jaune

D’un coup, il règne sur le Jura une sorte d’ambiance vin jaune, comme on parle de l’ambiance spécifique d’une cave nécessaire à l’élevage d’icelui vin. Chacun sait aussi que les vignerons du Jura malgré les efforts entrepris ont besoin de se fédérer un peu plus – ça couine souvent fort, par exemple, entre Arbois et le Sud-Revermont, le vignoble relancé au sud de Lons-Le-Saunier dans les années quatre-vingt.

C’est aussi une époque où les pays sont à la recherche d’évènements fédérateurs. Le Jura a laissé passer quelques occasions, notamment du côté des arts de la rue au début des années quatre-vingt. Certes les grandes fêtes populaires existent, mais elles s’essoufflent comme la fête des vins d’Arbois ou celle du comté à Poligny. Les vignerons se mobilisent déjà joliment. On trousseaute à la fête du trousseau de Montigny-les-Arsures, on ploussarde à la fête du ploussard de Pupillin, on sudrevermonte à la fête des vins du Sud-Revermont.

Attente et défi

Résumons. Au milieu des années quatre-vingt-dix, le peuple jurassien attend la grande manifestation qui leur donnera de la fierté et les vignerons dans leur effervescence se sentent prêts à se lancer un nouveau défi, même inconsciemment. Entre les deux, il y a un clavelin de vin jaune. Qui débouchera le clavelin sera un peu l’Aladin de la lampe ! Il en fera sortir un bon génie qui n’exaucerait qu’un seul vœu. Ce vœu dirait : « Je veux une fête ».

On connaît la suite. À partir d’une idée simple pour célébrer un vin si complexe, le vigneron polinois Bernard Badoz souffle cette idée qui fait soulever des montagnes. Une idée simple pour un projet fou dont la légende est maintenant bien connue. Dès sa première édition, la Percée du vin jaune attire 15 000 personnes sur une seule journée. Le vin jaune est un signe astral à lui tout seul.

Jean-Claude Barbeaux

 

Encadré

Rendez-vous à Ruffey-sur-Seille

Second rendez-vous pour la Percée à Ruffey-sur-Seille les 1 et 2 février. En 2012, le premier laisse quelques souvenirs glaçants doublés d’une bise d’anthologie qui balayait la plaine bressane. Le peuple du vin jaune fut pourtant au rendez-vous. Ruffey-sur-Seille, comme son nom le suppose, est traversé par la Seille, l’une des plus belles rivières du Jura. Comme on le chanterait chez Offenbach « La Seille, ce nom seul dispense d’en dire plus long ». Aux lisières de la Bresse et du Revermont, la rivière donne du cachet au village, notamment de long d’une jolie allée de plantée de platanes. La Seille a su donner de l’énergie au village pour son activité, se laissant délester de son cours par deux canaux, le joliment nommée La Molette et le Sedan, auquel on ajoute une petite rivière La Madeleine.

L’histoire religieuse s’est invitée par ici. En témoigne le prieuré Saint-Christophe, site clunisien, inscrit aux Monuments historiques depuis 1988. Il est patiemment rénové par ses propriétaires (Se renseigner pour les visites).

Le personnage le plus illustre du pays reste le général Claude-Joseph Lecourbe inhumé dans la petite église Saint-Aignan, et dont une plaque rappelle la présence le long d’un mur, à l’extérieur. Le fameux Lecourbe fut un brillant général de la Révolution avant d’être disgracié par Bonaparte, et de reprendre du service pendant les Cent Jours en 1815. Près d’un mois après Waterloo, le général Lecourbe défend toujours Belfort face aux Autrichiens. Il décède à Belfort en octobre 1815. Son château est occupé aujourd’hui par la mairie et l’école.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le village participe aux activités de résistance liées aux opérations aériennes de la plaine de la Bresse. Une quarantaine de juifs expulsée d’Alsace y reste réfugiée jusqu’à la fin de la guerre, une seule sera arrêtée et déportée. Si la commune n’a pas reçu la Croix de guerre contrairement à ses voisines de Villevieux, Bletterans et Cosges, elle s’est vue attribuer en 1950 un diplôme national « À la gloire de la Résistance ».

Les cimetières des villages sont parfois peuplés de témoins, et de victimes, acteurs anonymes de l’histoire. Dans le cimetière repose Pierre Beylot. C’est l’un des deux ouvriers tués le 11 juin 1968 à Sochaux lors des affrontements entre les ouvriers de Peugeot et les forces de l’ordre. Les obsèques de Pierre Beylot se sont déroulées à Ruffey-sur-Seille. Environ 1 500 personnes se pressaient dans et autour de la petite église. L’abbé Bongain officiait ; deux ans plus tôt il mariait Pierre Beylot à Yolande. Les journalistes des quotidiens Le Progrès et Les Dépêches qui en rendent compte écrivent des lignes qui, des décennies après, restent poignantes (« On sentait une tension qui devenait insoutenable sans un effort violent sur soi-même pour se dominer »).