L’invitée de la semaine : Sylvie Debras

Journaliste, conférencière, chroniqueuse radio, animatrice de théâtre forum, autrice de plusieurs essais notamment sur la place et l'image des femmes dans les médias, Sylvie Debras a aussi été enseignante, de la maternelle à l'université, après un doctorat en sciences de l'information. Elle a écrit '' Grosse !'' (publié aux éditions Modestime),  un premier roman dont elle a créé une adaptation théâtrale avec Mélanie Manuélian pour la mise en scène.

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Sylvie Debras, pourquoi cette envie de parler « des gros et des grosses » ?
Tout est parti d’un édito du patron de L’Express, Christophe Barbier, il y a une dizaine d’années :  »Obèse, à qui la faute ? » Selon lui, être gros signifie être sans volonté, paresseux, c’est une preuve de laisser-aller donc les gros devraient payer double place dans les avions… le prix de leur faute ! J’ai été bouleversée par cette prise de position d’autant que pour ma part je me suis toujours battue contre mon propre poids, avec beaucoup de volonté. D’où ce sentiment d’injustice et l’écriture du roman  »Grosse ! ». Le manuscrit est longtemps resté dans un tiroir avant que je me décide à le faire publier et puis à l’adapter en seule en scène, notamment pour dénoncer la grossophobie, une discrimination qui touche une personne sur six en France, où 17 % des adultes sont obèses.

Quelle histoire y racontez-vous ?
C’est un roman, l’histoire de Léa de A à Z, de Aliments à Zéro en passant par Régime, Hôpital, Joviale… Cette jeune fille sportive, trop musclée donc trop lourde, n’était pas assez longiligne au goût de sa mère, d’où des régimes précoces et répétés, et par ailleurs inutiles. Mais un choc va intervenir dans sa vie et elle va grossir subitement. Au fil du temps, elle devient une véritable experte en amaigrissement.

Pourquoi cette adaptation au théâtre ?
C’est tout simplement mon genre artistique préféré, celui dans lequel je baigne depuis des années et qui convenait le mieux pour rencontrer le public, aller plus loin et enfin me faire entendre sur le sujet. Je voulais éviter à d’autres le gâchis qu’est une vie de grosse… et, peut-être, que mes parents et amis sachent que j’ai fait tous les efforts possibles. Je n’ai pas passé ma vie avachie sur un canapé à bouffer des chips… au contraire, je mange raisonnablement et je bouge beaucoup ! Une des preuves, c’est le magazine En Vadrouille, que j’ai créé en 2003… jusqu’en 2019, j’ai marché chaque été 600 km pour repérer des itinéraires, faire des photos, écrire mes articles.

Se dévoiler ainsi face au public… un vrai défi ?
C’est en effet difficile de s’exposer ainsi puisqu’évidemment mon image me pose problème. C’est une blessure d’être grosse mais c’est mon corps, il est comme ça, je dois l’assumer. Même s’il m’a fallu batailler pour décider de monter sur scène, j’ai franchi le pas pour faire comprendre aussi que, même si la société ne voudrait que des femmes minces et créée une pression terrible, nous n’avons pas toutes la même morphologie. Ce qui m’a rendue obèse, comme beaucoup d’autres, ce sont les régimes, assortis de médicaments, coupe-faim, extraits thyroïdiens prescrits par des médecins. Les régimes sont délétères. D’abord, ils entraînent de graves problèmes de santé. Ensuite ils sont presque toujours suivis d’une reprise de poids. Cela s’explique scientifiquement ! Le corps est à mémoire de forme, comme les lunettes en titane. Il apprend à faire des provisions pour lutter contre l’amaigrissement. Et il apprend aussi à faire des économies d’énergie. Le métabolisme de base se satisfait de moins… Au moindre écart, le corps fait plus de réserves de graisse. De régime en régime, on maigrit plus difficilement et on regrossit plus vite et plus fort. Les régimes nous tuent.

Le combat est pourtant loin d’être gagné…
On voit encore en effet des médecins mettre des enfants au régime. Cela les condamne à l’obésité. D’autant qu’ils perdent leurs sensations alimentaires. Ils ne ressentent plus ni la faim, ni la satiété… Seulement l’envie de manger, et surtout ce qui est interdit ! Mais les choses changent. Après une représentation, une femme est venue me voir en disant « Au nom de tous les médecins, je vous demande pardon ». Et les médecins du Centre spécialisé obésité du CHU de Besançon viennent d’organiser une représentation de  »Grosse ! » pour 250 futurs professionnels de santé. Qu’ils sachent que l’obésité est une maladie chronique multifactorielle. Or, on ne dit jamais aux gens que s’ils sont malades c’est de leur faute !

Quel message aimeriez-vous passer à celles et ceux qui souffrent de cette grossophobie ambiante ?
Si vous êtes gros ou grosse vous avez dû subir beaucoup de régimes, verser beaucoup de larmes et aussi faire preuve de beaucoup de volonté. Alors dites-vous que non, vous n’êtes pas coupable ! Essayez de vous aimer mieux. Quant aux conseils des gens remplis de bonnes intentions, s’ils sont pour vous comme des coups de poignards, alors évitez ces gens. Ou dites-leur que ce n’est pas la peine d’ajouter leur grain de sel dans une vie déjà bien compliquée. Ou… offrez-leur  »Grosse !  », le roman ou la pièce !
Beaucoup de gens, gros ou minces, s’y reconnaissent.