Grands mots, Grands remèdes. Jugeote

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Gérard Bouvier

« Je lis vos rubriques mais il faut bien reconnaitre que vos expressions -c’est bien
beau- mais reconnaissez que la plupart n’ont pas pour deux sous de jugeote ! » (1)
22 ! (2 !) Ça se corse ! Le torchon brûle ! Était-ce du lard ou du cochon ? Inutile de
noyer le poisson : je venais de prendre une volée de bois vert (3) pour me river mon
clou. Certes les chiens aboient et la caravane passe et il m’en faudrait plus pour
baisser pavillon et plier bagage… Ainsi, ces expressions que je défends mordicus ne
vaudraient pas un pet de lapin et ne feraient que bassiner les gens ? Mon œil ! Ce
pavé dans la mare pour me régler mon compte est sujet à caution et n’est pas parole
d’évangile. Néanmoins, ce coup de pied de l’âne suffit pour que j’ai un coup de
pompe (4) et que je me retrouve dans le coaltar.
Mais je ne suis pas de nature à baisser les bras et à laisser pisser le mérinos en
répandant des larmes de crocodile à qui veut l’entendre. Je ne veux pas m’endormir sur mes lauriers en me faisant manger la laine sur le dos. Alors j’ai pris le taureau par
les cornes et me revoilà au taquet.
Écrire expose à des reproches qui sont monnaie courante. On aurait pu me dire : vos
rubriques sont cucul la praline. J’aurais répondu pour défendre mon pré carré : la
critique est aisée mais l’art est difficile. Ou alors -je vous le donne en mille- : est-ce
que je vous demande si votre grand-mère fait du vélo ? (5)
Remettons les pendules à l’heure. Je ne mâche pas mes mots : je ne vais pas
mettre la clé sous la porte et rendre mon tablier pour un blanc-bec qui pousse le
bouchon un peu loin. Et ne vous faites pas de mouron, je continuerai à vous faire
avaler des couleuvres jusqu’à que je sente le sapin.

Quelques notes pour éclairer ce texte…

1- Pour commencer soyons clair : dans les bons dictionnaires jugeote ne prend qu’un
« t ». Nous sommes donc bien dans la langue française. Comme l’échalote, la
redingote, l’anecdote, la compote, la loupiote et la capote. Oui ! Je sais… certains
prennent deux « t » comme les chocottes et les lèche-bottes. Ou vos culottes. Mais
on atteint jamais la fréquence insistante de nos deux « t » comtois, véritable marque
de fabrique ! La cancoillotte, la racontotte, les ébluottes, la jaunotte, la michotte, la
vanotte en sont la preuve. Avec bien d’autres sur lesquels je passe avant de vous
dire : à la revoyotte.

2- L’origine de ce « « 22 ! » qui prévient de l’imminence d’un danger reste un
mystère. Il semble bien que nous disposions de 22 hypothèses ! La plus probable est
une déformation prudente de « vingt dieux ! » juron très prisé depuis la fin du
XIXème aussi bien dans les gargotes malfamées que dans les atmosphères feutrées
des alcôves ministérielles. D’autres savants nous disent que la maréchaussée de
l’époque portait des vestes à onze boutons et qu’ils patrouillaient toujours par deux…

3- L’envolée brutale des oiseaux effarouchés devient une volée au XIIIème siècle. Il
faudra attendre, patiemment, le XVIIème siècle pour introduire dans notre langue
une volée de coups. Qu’on se rassure, les archives départementales racontent bien
des beugnes, des avoinées, des taugnées et des tatouilles, bien des talées et des
rossementons, bien des rossées et des triquées en des temps plus anciens.
La volée de coups devint une volée de bois vert à la fin du XVIIIème. La préférence
fut alors donnée au bois vert car sa flexibilité permettait des allées-retour nombreux
sur les échines sans perte d’efficacité. Souvenons-nous du Chêne et du Roseau de
la fable. Le bois sec est bien trop cassant pour une telle entreprise et si l’occasion se
présente je vous le déconseille. Dans un bilan de compétence je mettrais 4 étoiles au
bois vert et seulement une au bois sec. Après, c’est à vous de voir selon votre
projet…

4- Certains pensent que les chaussures qu’on appelle parfois familièrement les
pompes sont à l’origine de cette expression frappante et pompeuse. Il s’agirait dès
lors d’un coup asséné avec le pied de bas en haut et dirigé vers les parties charnues
d’un congénère. Et bien pas du tout. En réalité, j’ai lu l’origine du coup de pompe
mais j’avoue que je ne me souviens plus.

5- On voit ici toute la puissance de l’apocope dans notre langue. Car bien sûr le vélo
n’est autre que le vélocipède. L’apocope, d’un verbe grec qui signifie retrancher
consiste à dézinguer les dernières syllabes d’un mot un peu long pour ne pas lasser
son auditoire. Ainsi naquirent le vélo, l’auto, la télé et Aznavour. De son vrai nom
Aznavourian.