Éditorial

Déliaison

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Vendredi soir sur la terre.
La scène, de prime abord très ordinaire, se passe dans un restaurant tout aussi quelconque où un jeune couple d’une petite trentaine d’année est attablé.
L’ambiance est à la fois rustique et tamisée.
En plus d’être jolie, la jeune femme est très séduisante. Fraîche, apprêtée, sa petite robe noire sublime très efficacement sa silhouette longiligne. Ce qui n’est pas pour déplaire à ses voisins de table dont les regards s’attardent parfois, malicieusement mais pas toujours discrètement, sur ses courbes subtilement soulignées…
En face d’elle, son amoureux lui donne le change : chemise blanche impeccable, veste cintrée, chaussures cirées.
Tous les ingrédients sont réunis. L’image est idyllique. Ce tableau inspirerait même l’envie d’être à leur place, de savourer ces instants de désir, d’effervescence et de transcendance.
Seul problème, mais de taille, à l’instar de bon nombre de leurs congénères, nos deux tourtereaux ne se regardent pas ! Et pour cause, leur tête à tête s’opère essentiellement avec leur smartphone…
Mails à “checker”, passage en revue du fil d’actualité Facebook, postage de la photo de son plat sur Instagram…
Nuisible interférence des écrans à la connexion amoureuse.
Là, devant nous, la solidarité dualiste du couple s’effrite au profit d’un bien futile faire-valoir virtuel et personnel.
Fâcheux libéralisme des sentiments, qui voit ce séparatisme, décadent, progresser, tandis que s’évaporent les potentialités vibratoires, spontanées et déraisonnables.
Intrigante déliaison, qui fait fuir tous ces petits instants magiques qui font que la vie pétille et qu’elle vaut, globalement, d’être vécue, en dépit des tourments qui l’accompagnent…
L’exaltation serait-elle devenue otage de l’individualisme contemporain ? Du clivage sociétal permanent ? De la dissolution des codes, des références et des rôles qui nous définissent ?
En quittant ce restaurant, le destin m’a livré un élément de réponse, lorsqu’en tenant la porte (non sans afficher un sourire courtois) à une femme d’une bonne cinquantaine d’années qui sortait derrière moi, celle-ci s’exclama avec violente véhémence : “Nous n’avons pas besoin d’un homme pour ouvrir une porte !”
Nous y voilà…
La solitude, véritable et dangereux mal du siècle est en train d’accomplir silencieusement sa basse besogne : les esprits s’aigrissent, se catégorisent, se cloisonnent, se radicalisent.
Alors on s’efface, on s’éloigne, on s’assombrit.
Si rien ne change, la déliaison nous est promise…