Éditorial

Une vie si confortable

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Ce mardi 15 mars débutait tout à fait ordinairement. A l’exception peut-être de cette teinte ocre qui s’emparait du ciel dès les premières lueurs du jour. Un nuage de poussières du Sahara touchait l’Est de la France. Il n’y avait rien de dramatique à cela.
Il n’empêche qu’il flottait dans l’air comme un étrange parfum d’apocalypse. L’ambiance s’avérait obscure et oppressante. Tout cela m’apparaissait anormalement angoissant.
Paradoxalement, le jour était levé depuis peu, et le mercure du thermomètre affichait déjà une valeur à deux chiffres. Le paysage, habituellement bucolique et luxuriant, se teintait d’une douceur tragique. Je doutais, redoutais quelque chose mais je ne savais pas quoi. Inextricable dilemme existentiel.
Parti à pied acheter mon pain à la boulangerie, (étoffée depuis peu en épicerie de village), je m’y arrêtai boire un café afin de reprendre adhérence avec la réalité immédiate. J’observais les gens acheter des fruits, des légumes ou du fromage. Ils parlaient librement. On ne manquait de rien.
C’est vers 8 heures, en revenant chez moi et en relisant ce dossier de la semaine consacré aux conséquences locales de la situation ukrainienne, que je pris pleinement conscience de ce quotidien tellement aisé.
J’avais un toit sur la tête. Un logement bien équipé. Malgré l’augmentation sensible du fuel domestique, mon intérieur était chauffé, nuit et jour.
Il y avait de l’eau courante à mon robinet. Dans la cuisine ou dans la salle de bain, une seule pression sur un bouton me permettait même d’avoir de l’eau chaude. J’avais plusieurs centaines de chaînes disponibles sur ma télévision, un accès à internet illimité, ma fenêtre sur le reste du monde n’était aucunement obstruée. J’avais beau subir un reliquat d’angoisses, de névroses obsessionnelles et de dépressions saisonnières, ma vie était, somme toute, globalement agréable.
Je ne connaissais ni la faim ni le froid. J’aimais et j’étais aimé. Pour tout dire, j’étais un immense privilégié. Qu’il s’agisse de mes enfants, de mes parents, de mes amis ou de mes voisins, personne ne vivait dans la terreur d’une éventuelle frappe aérienne. J’étais vivant, et bien que parfois tourmenté, j’étais finalement plutôt heureux.
Cette guerre me le révélait en pleine face : sensible aux atroces douleurs, aux injustes privations, aux deuils imprévisibles que rencontraient tant d’hommes et de femmes à quelques centaines de kilomètres, je commençais seulement à me rendre compte de ma formidable chance de pouvoir encore bénéficier d’une vie si facile et si confortable…