Éditorial

Ce lundi-là

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Il était 7 heures 30 du matin, en ce premier lundi de vacances de Toussaint. J’allais acheter mon pain tandis que blanchissait progressivement la campagne et qu’une nouvelle semaine s’annonçait. La France qui se lève tôt était déjà à pied d’œuvre pour prendre sa place dans le trafic. Parmi la file de voitures croisées dans la forêt, il y avait sans doute des ouvriers du bâtiment, des cadres de l’industrie, ou de jolies secrétaires du tertiaire.
J’avais connu cette vie fastidieuse il y a un peu plus de 20 ans. Ces circulations obligatoires et désespérantes. Plusieurs fois, notamment les lundis matins, l’envie de faire demi-tour m’avait assailli. Et puis ce lundi-là, au début du printemps 2000, sans vraiment savoir pourquoi, j’avais basculé. Je m’étais soudainement refusé à subir ce que je ne voulais et pouvais plus supporter. Sachant pertinemment qu’il était truqué d’avance, j’avais décidé me retirer du jeu, et d’embrasser le seul idéal qui pouvait me convenir : vivre de mon écriture.
7h40. Arrivé sur la place du bourg voisin (car il n’y a plus de boulangerie dans mon village depuis plus de six mois, conséquence de nombreux dysfonctionnements administratifs sur lesquels je reviendrai dans un prochain épisode), j’aperçus un homme assez jeune qui était en train de gesticuler, tout en hurlant des insultes à l’encontre du président de la République. Noms d’oiseaux que je ne retranscrirai pas ici, afin de ne pas être poursuivi pour injure publique, mais dont certains s’avéraient assez fleuris…
De loin, les clients de la boulangerie le regardaient, eux-aussi interloqués. Leur expression n’allait pas jusqu’à l’indignation, encore moins à l’inquiétude mais plutôt à la compassion.
On eût dit que quelque chose avait changé. Qu’une prise de conscience collective s’était opérée. Que toutes ces destinées souffrantes jusqu’alors transparentes, brisées par les contraintes croissantes d’une vie de plus en plus étriquée (voire devenue carrément impossible pour les plus impactés) se révélaient au grand jour.
Un dramatique constat s’imposait : économiquement, sociétalement, psychologiquement, le système ne tournait plus rond. Logiquement, il en était de même pour une bonne partie de la population.
Face à elle, l’appareil étatique, submergé, ne parvenait plus à remplir convenablement l’intégralité de ses missions régaliennes. Santé, sécurité, éducation, transport, collectivité territoriales, fiscalité… Le compte n’y était plus depuis longtemps. Mais aujourd’hui c’était encore pire. On touchait le fond. La fin était proche.
Alors, à six mois des élections présidentielles, on ordonnait de continuer à faire jouer les violons malgré le grand naufrage du Titanic France que l’on savait imminent et implacable. Le leurre progressiste s’étiolait. Nous allions en payer le prix.
« Deux euros quarante s’il vous plait. A bientôt et bonne journée ».
7h45. Durant le trajet du retour, la radio déblatérait un flot continu d’informations. Le prix du fioul domestique venait d’atteindre un record. Il coûtait désormais plus d’un euro le litre. Conscient de l’état de démence d’une conséquente partie du peuple, le gouvernement annonçait « des mesures sans précédent en faveur de la santé mentale » avec la prise en charge par l’Assurance maladie de séances chez un psychologue à partir de début 2022.
« Pour les enfants dès 3 ans et les adultes souffrant de troubles dépressifs ou anxieux, d’intensité légère à modérée, il est prévu une prise en charge de huit consultations chez un psychologue libéral » précisait le journaliste.
C’est à cet instant que j’ai réalisé que cet homme hurlant son désespoir tout à l’heure sur la place, cela aurait très bien pu être moi. Et que huit séances par an remboursées (dont 7 seulement à hauteur de 75% du montant), c’était très insuffisant pour espérer s’améliorer.
Car pour guérir des troubles passés, il faut des années, parfois des dizaines d’années de suivi, à raison de deux ou trois séances par semaine. Et encore, pour en guérir lorsque c’est possible.
Quelquefois, ça ne l’est jamais…