Rubrique. Grands mots, Grands remèdes : À Hue et à Dia !

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Gérard Bouvier

Nous sommes nombreux à garder sur un coin d’étagère un vieux fossile témoin de
temps immémoriaux et devenu un nid à ch’nis des temps modernes. Mais dans nos
mots et expressions se glissent aussi bien des archaïsmes.
Beaucoup n’ont plus, comme l’ammonite vieille de 150 millions d’années et qui
pullulait dans la mer chaude qui recouvrait jadis le Jura, qu’une utilité décorative.
Tout autre usage surprendrait. Et les mots se doivent de rester cois (1) pour
continuer leurs voyages dans nos discours.
À hue et à dia (2)… Faire fi… Haro sur le baudet (3)… Sapristi… Fichtre… Mal en
point… Tête-bêche… Faire la nique… Pêle-mêle… Potron-minet et jusqu’à l’éculé et
culotté Peigne-cul voilà bien des clichés goûteux dont nous aurions du mal à tracer
l’arbre généalogique. Voilà le hic !
Mais pourtant il nous faut bien garder la magie de ces mots et expressions qui n’ont
pas démérités et qui nous rendent service depuis des siècles.
Bien sûr que crier « Haro sur la baudet » en mars 2024 devient de plus en plus
difficile. Crier Haro sur votre belle-mère ou sur la dame d’accueil à la Sécu serait bien
désuet et disproportionné. Mais l’expression date du XIIème siècle, gardons-là
encore un peu…
J’entends bien le parler d’aujourd’hui sur nos écrans publicitaires : « l’anticerne haute
couvrance » et le « mascara volume glamour » qui suit de près « le vagin plein de vie
dont il faut prendre soin » peut-être avec « la perfection au masculin ».
Vous me la bailler belle gens de pub, mais -saperlipopette !- je préfère le pied de nez
et la margoulette à toutes ces carabistouilles dont on nous abreuve aujourd’hui.

Notes pour enrichir un texte qui pourtant ne l’est déjà que trop…

(1)- Coi n’est plus guère en usage. Dans les écoles si vous priez les élèves de rester
cois vous allez au-devant de plusieurs désillusions imbriquées. Et s’il s’agit de
jeunes-filles n’espérez pas plus les voir coites. Est-ce la proximité du coït qui a
effarouché et conduit le mot à sa perte ? Toujours est-il que ce mot qui faisait fureur
au XIème siècle s’est perdu désormais dans les déserts du cocasse. Même son
cousin de formation quiet n’est plus guère en vogue. Des disparitions… inquiétantes.

(2)- On ne va plus guère à hue et à dia. C’est une destination dont la voie est de
disparition.
Au temps des charretiers le cri « hue » signifiait que la bête devait aller vers l’avant et
le cri « dia » signifiait à gauche. Le cheptel ne devait pas être déboussolé pour suivre
de telles instructions. D’autant qu’à force d’aller en avant à et gauche bien des bêtes
se sont retrouvées au point de départ. Avec l’air un peu connes, forcément. On a
donc abandonné assez vite ces directives dont on retrouve les premières traces en
1585 pour les remplacer par des flèches, des ronds-points, des sens giratoires et des
feux tricolores. Mais tous les problèmes ne sont pas pour autant résolus puisque 525
piétons sont morts d’accident en France en 2022.
A noter que dia vient du grec διά avec le sens d’à travers. Parler en grec à des
bestiaux illettrés et souvent redoublants est une ineptie qui a coûté cher aux
charretiers aujourd’hui pour la plupart disparus.
Un comble : la traduction de « dia » en anglais est « hue » ! Il y a des jours où l’on
est content d’être un homme et pas si bête que ça.

(3)- Si vous avez la chance d’avoir un baudet en état de marche tentez cette
expérience. Criez-lui « haro ! » de façon répétée et insistante. Il vous regardera avec
des yeux d’abord surpris puis assez vite carrément agacés. C’est que « haro ! » n’a
aujourd’hui guère plus de sens pour un baudet que pour vous et moi.
Haro nous vient du droit coutumier du Moyen-Âge. Depuis 1180 crier haro était un
signe de détresse, un appel à l’aide qui obligeait ceux qui l’entendait à porter
secours. C’était assez contraignant et totalement inadapté à l’égoïsme de nos
attitudes actuelles si bien que la formule s’est rétrécie au point de ne plus concerner
que le baudet.
D’ailleurs, si vous vous avisiez de crier très fort et de façon répétitive « Haro ! » sur la
place principale de votre lieu de vie vous seriez vite placé d’office à Saint Ylie ou à Novillars ou à Grandvallier. C’est selon votre domicile depuis la sectorisation de la
psychiatrie par la loi du 15 mars 1960. Je vous aurai prévenu.