Rubrique. Grands mots, grands remèdes : À la tienne !

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Origine expression vin
Image d'illustration

À l’heure où les foires aux vins et la Percée du Vin jaune remballent les excédents, une expression me trotte en tête. Pourquoi dit-on encore qu’il faut mettre de l’eau dans son vin ? 

Concept Paysage du revermont

Dionysos chez les grecs puis Bacchus chez les romains (1) nous ont appris que la bonne manière de boire le vin nécessitait de le couper avec de l’eau. La recette préconisait une part de vin pour deux parts d’eau. Sans être devin on imagine que l’erreur de calcul pouvait être humaine.

Le vin pur était l’apanage des dieux. Les mortels qui contrevenaient à la règle étaient des barbares, des impies. Les Ostrogoths, les Wisigoths, les Huns et quelques autres assoiffés, extraits des épithètes du capitaine Haddock (qui connaissait le sujet et avait le verbe haut), en sont la preuve.

Le vin antique était âpre et trop enivrant pour n’être point allongé.

Aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts et couper son vin n’est plus de mode (2). Mais l’expression, voyant sa survie menacée, s’est donnée bonne conscience en trouvant une issue métaphorique. En 1656, c’est Fleury de Bellingen, écrivain aujourd’hui fané, qui a l’idée d’utiliser « mettre de l’eau dans son vin » pour inciter ses contemporains à tempérer leurs vindictes. 

Cet exercice burlesque et contre nature s’avéra vain dans une société qui pratiquait le bourre-pif avec un talent qui bientôt allait faire les choux gras des ORL (3).

Les écrivains, rarement en reste quand il s’agit de trinquer, s’empressèrent d’en rajouter une larmichette (4). Pourtant, Jules Renard dans son Journal ose écrire : « Pour arriver, il faut mettre de l’eau dans son vin, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de vin ».
Une affirmation qui ne défie ni la physique ni la chimie mais qui noie le poisson et épouvante le monde viticole.

Notes utiles pour compléter ce texte

(1)- Dionysos est un dieu passionnant. Un jour qu’il faisait un sudoku langoureusement avachi sur une plage tyrrhénienne (on dirait aujourd’hui étrusque) il fut enlevé par des pirates qui pensèrent le vendre comme esclave. Du fait de sa jeunesse et de sa beauté ils espéraient en tirer quatre tétradrachmes d’argent (on dirait aujourd’hui 8627 € + les frais).
Mais rien ne se passe comme prévu. Le dieu se transforme en lion. Du vin inonde leur embarcation et du lierre pousse sur le mât. Paniqués, mais un peu quand même, les pirates se jettent à l’eau sans même prendre le temps d’enfiler un slip de bain. Et c’est tant mieux car Dionysos les transforme aussitôt en dauphins. On imagine l’allure des dauphins s’ils avaient eu le temps d’enfiler un slip ou même un simple canard-bouée. 

(2)- L’expression « couper son vin » nous montre comme il peut nous arriver de déraper sur un mot, au point qu’une expression finit en déraison, en dérision au risque de voir son pronostic vital engagé avant -in fine- de disparaitre de nos grimoires et archives.
Non ! On ne doit pas couper son vin, pas plus qu’on ne doit trancher son savagnin ou hacher menu son pinot.
L’expression finira mal. Comme tant d’autres ! Morbleu ! Qui aujourd’hui voudrait encore battre la semelle, ou partir en quenouille, ou encore faire ribote ? Qui, que diable ? Quand bien même ce serait à la bonne franquette ! Qui porte ombrage ? Qui tient la dragée haute ? Sapristi !
Ainsi, moult parmi les meilleurs crus parfois deviennent imbuvables quand le temps a fait son œuvre…

(3)-  Le bourre-pif ne date pas des dialogues de Michel Audiard dans les Tontons Flingueurs. Même si c’est bien là que le bourre-pif a acquis ses lettres de noblesse qui pour la plupart étaient des consonnes. On en retrouve la trace dans les années 50 av. J.C. dans un petit village gaulois en Armorique où un personnage appelé Obélix est considéré comme l’inventeur et le promoteur de l’épistaxis.
Même si -plus ancien encore- on trouve dans la Bible un grand nombre de bourre-pif devenus tôt ou tard léthaux. Comme quand Caïn tue Abel par jalousie. Un cold case qui garde encore des zones d’ombre.
Le rossementon est l’équivalent comtois du bourre-pif avec un simple déclin de la cible de quelques degrés qui s’explique peut-être par le fait que les comtois, tout au long de l’Histoire, ont rarement eu le bras long.
Sous réserve de confirmations par les fouilles archéologiques en cours.

(4)-  Pour en arriver à la larmichette il faut partir de lacrima, les larmes latines. Ajoutons le suffixe hypocoristique -iche, qui ajoute une intention caressante, affectueuse. Comme dans barbiche, potiche, pleurniche, pouliche ou encore caniche. Allongeons avec un diminutif (!) ; -ette fera l’affaire comme dans fillette, poulette, trompette, allumette, salopette et tant d’autres.
Ça y est nous tenons la larmichette bien pratique pour rendre insignifiants et plutôt mignons nos excès alcooliques.