Ainsi parlait mémé…

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Gérard Bouvier.

Les temps sont difficiles… Difficiles, parce qu’aujourd’hui la France, c’est pas l’Pérou.
Certains loustics me disent qu’ils ont le trouillomètre à zéro. S’ils se font du mouron
et s’ils ont les chocottes c’est la faute des branquignols et de leurs entourloupettes.
Parfaitement ! La faute à l’autre zig si on l’a dans l’baba et si tout nous tombe dessus
comme la vérole sur le bas clergé.
On peut toujours se mettre sur son 31, sapé comme un milord et se monter le
bourrichon (2), ou alors s’attifer comme l’as de pique (3), bon sang de bonsoir et nom
d’un p’tit bonhomme je vous fiche mon billet qu’on n’aura pas même des clopinettes
avant la Saint Glin-glin. Pas la peine de se casser la nénette ou de se mettre la rate
au court-bouillon en allant chercher des noises aux gougnafiers. On n’aura que
pouic. On va encore être chocolat et on va rester fauchés comme les blés à se faire rabattre le caquet. Autant aller se faire cuire un œuf et avec le bonjour d’Alfred en
prime.
Je ne me mets pas martel en tête. J’explique que j’en ai gros sur la patate et que
cette vie de patachon commence à me courir sur le haricot. Je plains les loupiots !
Alors que certains qui ont des oursins dans les poches sont riches comme Crésus,
d’autres tirent le diable par la queue, sont payés en monnaie de singe et vivent sans
un fifrelin. Des tartempions (4) qui en bavent des ronds de chapeau quand tant
d’autres marioles se sucrent le bec.
Ne me regardez pas avec des yeux de merlans frits, ne vous imaginez pas que je
n’ai plus deux sous de jugeotte, que je deviens zinzin et que je commence à yoyotter
de la cafetière ou que je suis beurré comme un petit-Lu voire même en bonne voie
de sucrer les fraises.
Non ! C’est simplement que j’ai rêvé (5) de ma mémé. Elle avait un sacré bagout.

Précisions pour rendre le texte plus digeste, comme le ferait un citrate de
Bétaïne après une grosse choucroute.

(1)- Les très anciens avaient de la faconde (mot attesté depuis 1150). Parfois ils la
pratiquaient avec éloquence.
Le bagout est né de bagouler en 1447. C’était un audacieux mélange de bavarder et
de l’ancien français goule qui a donné plus tard la gueule. On écrivait à l’origine
bagou mais le mot était suffisamment bizarre pour qu’on soit tenté de la rapprocher
de goût qui n’a pourtant rien à voir. Sauf quand les bavardages sont de bon goût.
Mais c’est assez rare pour ne pas le signaler.
Désormais on utilise volontiers le mot tchatche bien plus récent (1959). À l’origine,
une onomatopée avait conduit au verbe chacharear en espagnol. Le mot fut repris en
Algérie puis arriva chez nous avec un premier sens de bavardage excessif avant de
se spécialiser plutôt dans le langage populaire des banlieues (1980). Bien vite
apparurent tchatcher, puis tchatcheur et tchatcheuse ce qui prouve que les 17
muscles qui composent la langue ne servent pas seulement à rouler des pelles.
(Anciennement rouler un patin devenu inusité depuis le recul des parquets cirés).

(2)- Aujourd’hui, dans nos provinces, on ne se monte plus guère le bourrichon. Ou
parfois dans certaines réunions de famille. Une des raisons possibles est qu’avec la
vie moderne notre bourrichon est toujours au max. À cran. Et que toute montée
supplémentaire ferait courir le risque d’un pétage de plomb (années 90). Avec des
conséquences pas toujours maîtrisées.

(3)- L’as de pique a mauvaise réputation. On dit chez nous de quelqu’un tout mal
gôné qu’il est gaupé comme l’as de pique. L’as de pique date de 1680 en tant que
carte à jouer. Mais il est assimilé au croupion d’une volaille seulement depuis 1866. Il
faut le temps des découvertes, d’autant qu’un croupion de volaille ça ne saute pas
aux yeux. Par un cheminement facile à suivre du regard l’as de pique est très vite
devenu l’anus (1866). Comme moi, restez plutôt fidèle à l’as de cœur moins souvent
décevant.

(4)- Tartempion est avec son collègue Barbanchu un personnage de fiction crée par
le journal français Le Charivari, premier journal satirique du monde qui parut de 1832 à 1937. Tartempion désigna très vite un personnage insignifiant dont on avait oublié
le nom et dont on ne souhaitait pas se prendre la tête pour se le remémorer. À ce
titre il est un cousin de Dugommier et de Trucmuche.
Le Charivari aurait pu être un fleuron de notre littérature mais son aventure s’est mal
terminée : il a participé activement à la campagne de calomnies contre Roger
Salengro, ministre de l’Intérieur du gouvernement Blum. Accusé à tort d’avoir déserté
pendant la guerre de 14, Salengro se suicida.

(5)- Rêver laisse songeur. L’ancien français « resver » est connu dès 1130. Il fut
revêtu d’un accent circonflexe au XVIIème siècle. Les meilleurs linguistes y voient le
gallo-romain esvo (vagabond) issu du latin populaire exvagus. Avec le préfixe re- qui
indique la répétition ou la réminiscence. Exvagus de vagus, errer ici ou là qui a abouti
aussi à vagabond et à divaguer. Et c’est là qu’on rejoint le rêve de ma mémé.