Rubrique. Grands mots, grands remèdes : Bergère

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bergère dans les champs

En ces temps guerriers, la contre-attaque succède aussitôt à l’attaque (et réciproquement). Et à notre époque, les flirts électoraux de dernière minute se confondent en câlins attendrissants et lascifs, oubliant bien vite les sanglants épisodes précédents.

Il est fréquent que nos médias évoquent alors “la réponse du berger à la bergère” pour apporter une touche bucolique à ces scènes scabreuses.

Cette expression nous vient du vocabulaire pastoral très en vogue dans la littérature de la Renaissance (1). L’expression a survécu, même si l’image est quelque peu surannée et rococo. Les écrivains romantiques de ces temps reculés imaginaient des dialogues galants entre bergers et bergères. C’était avant les SMS. À cette époque bergers et bergères marivaudaient et batifolaient avant -en cas de forte rabasse- de rentrer leurs blancs moutons (2). C’était au temps poétiques où baiser une bergère signifiait encore baiser une bergère et non plus comme aujourd’hui baiser une bergère. Tout se perd…

Le principe respectait un code très simple : le berger faisait une déclaration enamourée à une bergère qui l’avait ô combien mérité et la bergère répondait par une répartie, à moins d’être déjà repartie. C’était selon.

La réponse était souvent pleine de malice, parfois moqueuse et ironique (3). La belle renvoyait la balle.

Mais alors, si c’est la bergère qui donnait la réplique à la saillie du berger, pourquoi dit-on “la réponse du berger à la bergère” ?

C’est parce qu’à la Renaissance il n’eût pas été céans qu’une bergère eut le dernier mot. Aujourd’hui les mœurs ont évolué. Mais malheureusement il n’y a plus guère de bergères pour le prouver.

Notes pour compléter ce texte

(1)- Au XVIème et XVIIème siècle, la littérature pastorale était très en vogue. Il n’était pas rare que bergères et bergers de chez nous côtoient, entre chien et loup, nymphes et vouivres. Ou quelque coquin. On échangeait des sonnets amoureux, des énigmes locales et quelques joutes verbales rimaillantes. C’était le bon temps quand dans les basses-cours, le goupil courait encore la géline… Le temps des amours galantes faisant foin des SMS et GPS.

L’Astrée d’Honoré d’Urfé est le plus brillant et plus encore le plus volumineux de nos romans pastoraux. Publié de 1607 à 1627 ce “roman des romans” en 60 livres et 5399 pages fait le plein de tout ce qu’on peut susurrer de galant entre berger et bergère, entre godelureau et damoiselle. Avant de se précipiter sur cette lecture il convient de se demander si l’on n’aurait pas mieux à faire. Et si la réponse est non, se le demander encore et encore jusqu’à obtenir une réponse moins chronophage.

(2)- La chanson “Il pleut, il pleut, bergère” a été écrite en 1780 par Fabre d’Églantine dans un opéra-comique. Elle aurait été reprise au lendemain de la prise de la Bastille lors de la création de la garde nationale. Un fois n’est pas coutume, la bergère serait la reine Marie-Antoinette et la grosse radée dont il est question serait les prémices de l’orage révolutionnaire à venir.

“Bergère, vite allons J’entends sous le feuillage L’eau qui tombe à grand bruit Voici venir l’orage Voici l’éclair qui luit” dit la chanson. Ça n’est plus de la prémonition, c’est de la divination.

Condamné par le tribunal révolutionnaire pour corruption et trafic d’opinion la poète sera guillotiné le 5 avril 1794 ou pour rester pastoral, le 16 germinal an II. Le même jour que Danton ce qui ne vaut pas consolation.

On raconte que la chanson fut chantée devant Louis XIV par un violoniste juste avant son exécution.

(3)- Au cours du temps, l’expression qui nous occupe ici a vu son sens évoluer. Au XVIème siècle la réponse du berger à la bergère était une réplique galante dans un décor champêtre. Un siècle plus tard, le concept s’étend au-delà des champs et gagnent les salons bourgeois et même certaines alcôves. L’expression qualifie alors une réponse élégante, spirituelle. Aujourd’hui c’est plutôt une réponse du tac au tac, souvent ironique et pourquoi pas blessante.

L’Histoire a retenu quelques réponses du berger à la bergère bien senties. Ma préférence est celle de Churchill. Lors d’un dîner mondain une députée de l’opposition qui détestait Churchill lui dit : “Monsieur, si vous étiez mon mari, je mettrais du poison dans votre thé”. Churchill eut cette réponse : “Madame si j’étais votre époux, je le boirais”.

Voltaire était connu aussi pour ses propos parfois cinglants. Un aristocrate qui ne le portait pas dans son cœur lui dit un jour : “Monsieur de Voltaire, votre nom n’est pas noble”. À quoi Voltaire répondit : “Peut-être, monsieur. Mais je commence mon nom et vous finissez le vôtre !”.