« Voulez-vous encore de nous ? » : le SOS des agriculteurs

Dénigrement, normes de plus en plus contraignantes associées à une concurrence mondiale jugée déloyale : les agriculteurs du Jura ont le mal de terre et le font savoir. Explications.

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Sur les bâches roses ceinturant la préfecture du Jura, on pouvait lire par exemple : "Voulez-vous encore de nous?".

Opération escargot, préfecture « bâchée en rose » (et peut-être demain opérations “Achetez français” dans les grandes surfaces ?) : depuis près d’un mois, comme partout ailleurs, les agriculteurs jurassiens multiplient les actions « coup de poing » pour faire entendre leur « mal de terre ».
Un mal qui frappe alors qu’un agriculteur se suicide déjà tous les deux jours en France, et que 30% des exploitants ont un revenu inférieur à 350 € par mois selon la  Mutualité sociale agricole (MSA).
Un mal qui a gagné l’Allemagne, car le « Stop agribashing » fédère. Pourquoi en est-on arrivé là ? Sans doute en réaction à certains mouvements écologistes (voire végans), qui ont multiplié les « coups d’éclat » ces derniers mois : intrusion dans des élevages, des abattoirs (comme celui de Champagnole) pour diffuser des images chocs, alerte sur les risques cancérigènes de certains produits carnés, dénonciation du glyphosate, épandage des pesticides jugés indésirables à moins de 150 mètres des habitations, etc…
La FDSEA du Jura, son président Christophe Buchet en tête, dénonce une « diabolisation de nos métiers : fake news, émissions à charge, incendies et destruction de nos bâtiments, agressions, injures, etc… ».
Lors de l’opération de « bâchage » de la préfecture à Lons-le-Saunier (lire encadré), une agricultrice ne cachait ainsi pas son amertume, contre certains médias nationaux et Elise Lucet (Cash investigation) en particulier, accusés de relayer des messages confinant à la diffamation.

Pour Cédric Bongain, vice-président de la FDSEA, le message est clair !

Des normes plus vertueuses « récompensées » par une concurrence déloyale

Des procès d’intention d’autant plus mal vécus, que l’agriculture jurassienne n’a jamais été aussi vertueuse selon Cédric Bongain, vice-président de la FDSEA du Jura : selon lui, le magazine britannique « The Economist » qui publie l’indice de durabilité des modèles agricoles dans le monde, a classé la France en 3e position, ceci pour la 3e année.
En effet, selon la FDSEA et les Jeunes agriculteurs (JA), la France « surtranspose » les directives européennes, en durcissant les normes et les critères imposés par Bruxelles, d’où « une pression fiscale et environnementale insoutenable » entre autres.
Selon Cédric Bongain, « La France lave plus blanc que blanc », mais ouvre en même temps son marché à des modèles économiques industriels, basés sur des normes révolues en Europe.
« N’importons pas l’agriculture dont nous ne voulons pas » scandent des agriculteurs soutenus par la FDSEA et les JA, afin de bouter le CETA (et le MERCOSUR) hors de France. Si cet accord (déjà partiellement en vigueur) était ratifié par le Sénat, ce serait la porte ouverte à une « concurrence déloyale tirant les standards de production vers le bas ». Selon la FDSEA et les JA, il faut au contraire « préserver la qualité de notre alimentation et la santé des consommateurs grâce au respect des normes européennes, et garantir au consommateur la transparence sur l’origine des produits » via une traçabilité encore accrue.
« Si l’Etat ne nous entend pas, d’autres actions se poursuivront en novembre » ont prévenu FDSEA et JA réunis. A bon entendeur…

Dossier réalisé par Stéphane Hovaere

L’opération escargot du 8 octobre avait atteint son apogée du rond-point de Bersaillin, près de Poligny.

Des modes d’action variés

Le coup d’envoi des « hostilités » a été donné le 8 octobre. A l’appel de la FDSEA et des JA du Jura, une bonne soixantaine de tracteurs ont mené une « opération escargot » sur les axes routiers Arbois-Lons (N83) et Dole-Lons (D475). De quoi frapper fort en provoquant d’importants ralentissements, et « envoyer un avertissement au gouvernement ». Afin de “cibler l’Etat”, une 2e opération « choc » s’est déroulée le 22 octobre : venus de tout le Jura, une trentaine de tracteurs et 150 agriculteurs ont convergé à Lons-le-Saunier, toujours à l’appel de la FDSEA et des Jeunes agriculteurs (JA). Après avoir parcouru le centre-ville, ils ont « cerné » la préfecture du Jura. Sans dégrader l’espace public, des bottes de paille ont permis de ceinturer la préfecture de bâches roses. Un clin d’œil et un soutien à « Octobre rose » : chaque agriculteur s’est engagé à financer la lutte contre le cancer du sein. Mais aussi s’affichait ce message incessant, voire incantatoire : « France, veux tu encore de tes paysans ? »

Un long et bruyant cortège de tracteurs a défilé au centre-ville de Lons.