Vaudrey, un village exposant un patrimoine historique aussi riche qu’atypique

« Moi, je ne dirais pas de mal de Vaudrey » ; souligne un homme qui souhaite conserver l’anonymat et qui a vécu une dizaine d’années dans ce village. Situé à une vingtaine de kilomètres de Dole et de Poligny, la commune jurassienne de Vaudrey bénéficie d’un patrimoine historique remarquable, notamment lié aux seigneurs de Vaudrey. Petit arrêt dans cette localité qui accueillait autrefois de puissantes figures…

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Un certain nombre des membres de la famille de Vaudrey furent inhumés dans l’église saint Rémy.

Traversée par deux grands axes routiers que sont respectivement la D469 et la D472, cette localité de la communauté de communes du Val d’Amour abrite une forêt communale d’une superficie de plus de 210 hectares. Alors que la Cuisance et la Verine irriguent les terres de ce bourg, la récurrence des champs et des prairies apportent un aspect authentique à ce village. Autant de promenades qui s’offrent aux villageois sur de petits sentiers sinueux. Un réel retour aux origines !

Le docteur ès lettres Xavier Brun explique dans son ouvrage l’origine toponymique de Vaudrey : « Le nom […] de Vaudrey ou Vauldreit (val droit, c’est-à-dire plat et sans détours)[.] […] En patois val se dit vau et droit se dit dré ».

Au fil des siècles, la démographie évolua considérablement à Vaudrey. Comme le note ce spécialiste ; « en 1614, on comptait 100 feux (environ 600 âmes) à Vaudrey », avant d’atteindre 678 habitants à la fin du siècle suivant, en 1790. La population continua de croître, puisque en 1836, 776 personnes étaient dénombrées. Il s’agit là de l’apogée démographique de Vaudrey. L’exode rural et les conséquences de la Première Guerre mondiale (1914-1918) provoquèrent une chute brutale du nombre de Vaudrions et de Vaudriones, cette localité perdant, entre 1836 et 1982, près d’un demi-millier de personnes, soit plus de 60 % de ses habitants. Pendant les trois décennies qui suivirent, Vaudrey connut une croissance démographique positive puisque ce village abrita quasiment 400 habitants en 2012. La population de cette commune diminua depuis, le village comptant 373 individus en 2017.

Histoire et origine de cette localité

Des découvertes réalisées et rapportées dans l’écrit d’Alphonse Rousset permettent d’appréhender l’histoire antique de Vaudrey. Ce village aurait été un lieu d’implantation humaine précoce puisque des vestiges antiques auraient été découverts, à l’instar des restes d’un hypocauste (système de chauffage par le sol).

Malgré ces exhumations, par une analyse toponymique, Xavier Brun considère plutôt que Vaudrey « semble […] pas antérieur […] au IXe siècle ». Au milieu du XIIe siècle, en 1137, la seigneurie de Vaudrey qui comprenait Mont [actuel village de Mont-sous-Vaudrey] était notamment tenue par Hugues de Thoire. Il est complexe de dater l’arrivée de la famille Thoire à la tête de Vaudrey. « Nous aimerions à savoir quand et comment ces Thoire d’Arbois arrivèrent à posséder les villages de Vaudrey et de Mont avec leurs vastes forêts, mais nous n’avons rencontré aucune indication à ce sujet » ; note Xavier Brun.

Après des conflits avec un abbé de l’abbaye cistercienne de Rosières [une abbaye aujourd’hui disparue qui se trouvait sur le territoire actuel de La Ferté], celui-ci fut emprisonné dans le château de Vaudrey. Cet ancien château se trouvait non loin de l’église saint Rémy qui date en partie du XIIIe siècle – tout comme le moulin.

Dans la deuxième moitié du XIIe siècle ou au début du XIIIe siècle, les Thoire d’Arbois qui tenaient la seigneurie de Vaudrey changèrent de nom pour celui de Vaudrey. L’histoire de Vaudrey est intimement liée à la famille de Vaudrey. Ses seigneurs firent réellement la réputation du lieu. Ainsi, lorsque en juillet et août 1503, Philippe le Beau, le père de Charles Quint, fit un voyage en Franche-Comté, il fit un arrêt à Vaudrey.

Ces seigneurs de Vaudrey étaient particulièrement puissants. Ceux-ci occupèrent des fonctions et des dignités assez prestigieuses, aux côtés d’éminents princes. Leur devise était alors « J’ai valu, je vaux, je vaudrai ». Au XVIIIe siècle, la famille de Vaudrey s’éteignit.

À l’aube du XIXe siècle, en 1801, un violent incendie ravagea près de quatre-vingts maisons, ce qui est tout à fait considérable.

Dans son dictionnaire publié en 1842, Armand Marquiset évoque la pauvreté d’antan des Vaudriones et des Vaudrions : « Un grand nombre d’habitants se rappellent avoir vu ce pays, si riche aujourd’hui, couvert seulement de misérables cabanes, occupées par des malheureux ».

La Première Guerre mondiale endeuilla le village, celui-ci perdant une dizaine de ses enfants durant le conflit. Durant la Seconde Guerre mondiale, à Vaudrey, le 27 février 1944, vingt-quatre jeunes résistants furent arrêtés avant d’être torturés et déportés vers des camps. Sept perdirent la vie. Quelques mois plus tard, peu avant la libération du village, des soldats allemands errèrent dans celui-ci. En septembre 1944, lorsque les Américains arrivèrent dans la Val d’Amour, plusieurs Vaudrions et Vaudrions se rendirent à Mont-sous-Vaudrey pour les accueillir.

L’église saint-Rémy date en partie du XIIIe siècle.

Un village ayant abrité des châteaux

Vaudrey abrita plusieurs châteaux. D’après Xavier Brun, avant 1180, il y avait déjà un château à Vaudrey.

De nos jours, il n’en demeure qu’un dans la commune qui fut construit par Quentin Terrier de Montciel au milieu du XVIIIe siècle. Celui-ci fut élevé sur l’ancien château dit « de Courlaoux », « dont il ne reste qu’une des quatre tours »  explique Alphonse Rousset.

La restauration d’une dalle funéraire

Un certain nombre des membres de la famille de Vaudrey furent inhumés dans l’église saint Rémy.

Fils unique de Louis de Vaudrey, Maximilien de Vaudrey fut notamment bailli d’Aval et chambellan de Charles Quint. Il décéda en 1545. Xavier Brun notait, au milieu du XXe siècle, la majesté de la dalle funéraire réalisée en sa mémoire : « On voit encore dans l’église de Vaudrey […] un beau mausolée qui fut dressé en son honneur ». Et pourtant, il s’agit d’un cénotaphe puisque ce monument est vide de toute dépouille.

Comme l’explique Armand Marquiset dans sa notice sur Vaudrey , « Maximilien y est représenté armé de pied en cap et joignant les mains, dans l’attitude d’un homme qui prie ».

Classée à l’inventaire des Monuments Historiques à titre d’objet depuis octobre 1906, cette dalle en pierre du XVIe siècle fut sculptée par Claude Lullier, un artiste qui réalisa de multiples œuvres en Franche-Comté.

En 2019, le conseil municipal accepta de la faire restaurer puisque elle se dégradait. Celle-ci fut alors retirée de sa position verticale. Un projet d’environ 20 000 réalisé en deux tranches et largement subventionné. En fin d’année, ce vestige de la puissance de Maximilien de Vaudrey devrait regagner sa place dans l’église du village.

« Maximilien y est représenté armé de pied en cap et joignant les mains, dans l’attitude d’un homme qui prie » ; Armand Marquiset (XIXe siècle).

Un moulin médiéval en activité

À Vaudrey, sur la rive gauche de la Cuisance se dresse un moulin depuis le XIIIe siècle. Et pour preuve, une structure médiévale existe encore sous le moulin – bien qu’il faudrait vider le canal pour la contempler.

Au XIXe siècle, en 1880, les cinq roues à aubes furent remplacées par une turbine. Une seconde turbine fut installée en 1908.

En novembre 1924, le moulin se mua en cendres avant d’être reconstruit rapidement.

Trois décennies plus tard, en septembre 1955, la foudre provoqua un nouvel incendie, ce qui engendra notamment la destruction de près de quatre-vingts tonnes de céréales, mais les dégâts furent bientôt réparés.

De nos jours, ce moulin fonctionne toujours et permet de produire environ 6000 quintaux (600 tonnes) de farine tous les trois cents jours. Deux frères, issus d’une famille vivant dans le village depuis le XVIIe siècle, travaillent en tant que meuniers dans ce bâtiment. Quatre sociétés sont aujourd’hui basées dans ce moulin.

Régulièrement, il accueille des artisans pour valoriser les métiers d’autrefois et les traditions. C’est dans ce cadre que des élèves du lycée du bois de Mouchard réalisèrent une grande roue à palettes d’un diamètre de six mètres. Celle-ci fut installée en 2006 pour rappeler ce qu’était hier le métier de meunier. Depuis les années 2000, un commerce de produits locaux et responsables existe dans ce lieu. L’occasion d’acheter de la farine jurassienne (blé, épeautre, seigle, sarrasin) en soutenant ces meuniers vaudrions.

À Vaudrey, sur la rive gauche de la Cuisance se dresse un moulin depuis le XIIIe siècle. Et pour preuve, une structure médiévale existe encore sous le moulin – bien qu’il faudrait vider le canal pour la contempler.

Des visites guidées du moulin du Val d’Amour sont proposées sur rendez-vous. Contact de la famille Magdelaine : 03.84.81.50.33. ou moulinduvaldamour@gmail.com

S’animer pour fraterniser

Pour animer la commune, les Vaudrions et les Vaudriones peuvent compter sur quatre associations. Le Foyer rural, par exemple, organise, chaque premier week-end du mois d’octobre, la brocante de Vaudrey. Une réelle institution pour les chineurs ! Malheureusement, en raison de la pandémie de COVID-19, elle fut annulée.

Pour la commune, l’entreprise la plus conséquente est celle de constructions métalliques qui offre un véritable bassin d’emplois. Grâce à elle, des productions de Vaudrey s’exportent dans le pays, et à l’étranger. Outre le magasin du moulin du Val d’Amour, une pizzeria a récemment ouvert ses portes. De petites entreprises existent aussi, tandis que des agriculteurs continuent à offrir un cachet d’authenticité à cette localité, dans laquelle il est assez agréable de vivre.

Réel incontournable autrefois, le bar de Vaudrey est, depuis quelque temps, un lointain souvenir.

« J’espère que l’on est assez dynamique, après la difficulté est toujours de connaître les attentes de la population » ; précise Virginie Pate, maire du village depuis 2014.

C’est triste quand on perd l’école !

Plusieurs projets sont actuellement en cours dans la commune. À la fin de l’année, la création d’une cuisine plus opérationnelle à la salle des Fêtes devrait être achevée, tandis que les deux logements du presbytère seront, au printemps prochain, complètement réhabilités. Une attention toute particulière fut notamment accordée aux économies d’énergie. Un projet qui tentera de répondre localement à la transition énergétique. Satisfaite, Virginie Pate explique que cette réhabilitation permet de « préserver notre patrimoine, […] de le valoriser », avant d’ajouter, « On n’y reviendra pas avant trente ans ! ».

Le premier magistrat de la commune aimerait aussi, pour permettre à Vaudrey de s’engager réellement dans la transition énergétique, un réseau de chaleur pour alimenter la salle des Fêtes et le bâtiment qui abrite l’école. Une étude de faisabilité démontre que ce projet est techniquement réalisable.

Néanmoins, en janvier 2021, l’école du village fermera ses portes. Virginie Pate précise : « L’école, c’est terminé ! Mais ça, on le sait depuis trois ans puisque que l’on a conventionné avec l’État pour qu’il nous maintienne nos classes jusqu’à ce que l’on intègre le groupe scolaire [de Chamblay]. Donc, on va intégrer le groupe scolaire. Et la question est, qu’est-ce que l’on fait de nos locaux ? ».

Une question d’autant plus légitime si un nouveau réseau de chaleur est construit. Le bâtiment qui abrite l’école devrait alors accueillir une MAM (Maison d’Assistants Maternels), un service animé par des assistant-e-s maternel-le-s (oui, l’écriture inclusive est un blasphème à la langue française…) qui se regroupent. En quelque sorte, une réelle alternative aux crèches et aux assistant-e-s maternel-le-s à domicile.

Cette MAM permettra d’occuper les locaux tout en maintenant un service dans le village. La garderie sera également maintenue. Le maire de Vaudrey précise que « même si les enfants sont à l’école, et vont prendre le bus comme ils le prenaient avant, ils auront quand même le service de garderie là. Les parents poseront leurs enfants comme ils les posaient avant. […] Ils pourront récupérer les enfants dans le village où ils habitent ». « C’est vrai que c’est triste quand on perd l’école » ; reconnaît Virginie Pate avant d’ajouter  « mais l’important, c’est quand même la scolarité au-delà de l’école ».

Face à la perte de population et au manque d’enfants, il lui fallut prendre cette décision lourde de conséquences. Depuis quatre années déjà, les primaires ont quitté l’école. Seuls les maternelles demeurent dans celle-ci, alors que cette année, ils ne sont qu’une douzaine. L’école semblait donc condamnée.

Le château d’eau situé sur la commune devrait prochainement être démonté. Couplé aux soucis techniques rencontrés, le confinement a retardé le début de l’exploitation d’une ferme à poulets, ce qui se fera normalement au début de l’année 2021.

Virginie Pate conclut en indiquant que la configuration de Vaudrey, véritable spécificité, est un atout. Un petit cœur de village éloigné des axes routiers, tout en restant à proximité de ceux-ci pour éviter tout enclavement.

Le docteur ès lettres Xavier Brun explique dans son ouvrage l’origine toponymique de Vaudrey : « Le nom […] de Vaudrey ou Vauldreit (val droit, c’est-à-dire plat et sans détours)[.] […] En patois val se dit vau et droit se dit dré ».

Un village témoin d’un passé seigneurial qui est aujourd’hui un véritable havre de paix, non loin de villes moyennes.

Pour aller plus loin : bibliographie non exhaustive :

BICHON Bernard, MAGDELAINE Jean, Le moulin de Vaudrey, 7 siècles d’histoire, Dole, 2016.

BRUN Xavier, Renseignements sur l’illustre maison de Vaudrey et sur les villages de Vaudrey et de Mont-sous-Vaudrey, Lons-le-Saunier, Maurice Declume, imprimeur-éditeur, 1943.

MARQUISET Armand, Statistique historique de l’arrondissement de Dole, tome II, Besançon, Charles Deis, imprimeur-libraire, 1842, pp. 199-206.

ROUSSET Alphonse, MOREAU Frédéric, Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté (…), A. Robert, Lons-le-Saunier, tome VI,  1858, pp. 132-140.

Anthony SOARES

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