USA-Chine-UE : la guerre des puces aura bien lieu

USA-Chine-UE : la guerre des puces aura bien lieu

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Avec la numérisation du champ de bataille et la guerre électronique, l’État qui aura les puces les plus intelligentes disposera également des armes, des usines et des outils de calcul quantique les plus intelligents. À l’heure d’aujourd’hui, à la pénurie de puces consécutive à la demande en semi-conducteurs, notamment pour les voitures électriques, s’ajoutent pour les Américains la crainte de la Chine mais également leur dépendance. En effet, les États-Unis achètent 100 % de leurs puces à l’étranger – 90 % à TSMC, à Taïwan, et 10 % à Samsung, en Corée. En pratique, les puces perfectionnées sont fabriqués par un réseau d’entreprises américaines, européennes, coréennes et japonaises. Et si Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, connue sous le nom de TSMC, est perçu comme le premier fabricant de puces au monde, c’est parce que TSMC est alimenté par chacune des entreprises de ce réseau qui lui apportent leur spécialité technologique, évidemment confidentielle et protégée par des brevets. TSCM les fusionne et les exploite ensuite au profit de l’ensemble.

Le risque pour les États-Unis d’être rattrapé, voire dépassé par la Chine, dans cette technologie pouvant remettre en cause leur impérialisme techno-militaire est cauchemardesque. Pour y parer, la récente loi CHIPS and Science Act d’août 2022 met dans la corbeille 280 milliards de dollars, dont 52,7 milliards rien que pour le secteur des semi-conducteurs. Objectif : ramener la fabrication de puces aux États-Unis.

De son côté, l’Europe, qui n’entend pas rester en dehors de cette course technologique, s’est dotée de son propre CHIPS Act, À cette fin, 11 milliards d’euros sont prévus d’ici 2030 en combinant le budget de l’Union et celui des États membres de l’Union. Le cinquième de ce qu’y mettent les Américains. Mais vont s’y ajouter l’investissement de 17 milliards d’euros du géant américain Intel pour lancer la production de semi-conducteurs dans sa future usine allemande de Magdebourg.

Plus modestement, le Franco-Italien STMicroelectronics et l’Américain Global Foundries vont construire à Crolles, près de Grenoble une extension à l’usine STM de semi-conducteurs existante, subventionnée par le gouvernement à hauteur de 5,7 milliards d’euros. A priori, tout le monde est content !

Hélas, ce serait mal connaître les Américains. En effet, le tout n’est pas de viser l’excellence, encore faut-il empêcher les autres d’y accéder. À cet effet, le CHIPS and Science Act s’accompagne d’une nouvelle réglementation publiée par le département du Commerce de Biden qui interdit désormais aux entreprises tout transfert de technologie des semi-conducteurs vers la Chine. Mais ce ne sont pas les seules entreprises américaines qui sont dans le collimateur. L’exigence s’applique au monde entier. Bon gré, mal gré, les entreprises européennes devront s’y soumettre, puisque même en dehors des États-Unis, toute transaction faite en dollars doit passer par une chambre de compensation américaine et, donc, être conforme au droit américain. Y contrevenir expose à des sanctions très lourdes. On s’en souvient : en 2014, pour avoir utilisé le dollar dans ses transactions avec des États désignés comme « ennemis des États-Unis » sous embargo, comme l’Iran ou Cuba, la BNP a dû payer une amende de près de 6,5 milliards d’euros. Nul doute qu’une fois de plus, le pouvoir de nuisance du dollar à l’encontre d’éventuelles entreprises européennes désobéissantes, ajouté à la présence du géant américain Intel en Allemagne, permettra aux Américains de conserver la tutelle américaine sur les semi-conducteurs, de s’affranchir des pays asiatiques, de contrôler au plus près l’exportation de ces technologies sensibles et, accessoirement, de conforter encore davantage leur lien avec l’Allemagne et de la dissocier de la France.

Philippe Joutier