Le blues des maires du Jura s’amplifie

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Symbole des villages, l'église porte beau mais ne parvient pas à cacher une réalité moins reluisante... Photo d'illustration.

A près d’un an des élections municipales, un sur deux seulement envisage de se représenter. Une situation inédite qui interpelle sur la place des communes, leurs compétences et surtout leur devenir.

Villages du Jura : chronique d’une mort annoncée

C’est un village comme il y en a des centaines dans le Jura. Un village qui en a gros sur le cœur et qui se vide peu à peu de sa substance, de son sang « sans avoir son mot à dire ». Dans un long message, un maire rompt « l’omerta » et dénonce tout haut un déni de démocratie. Une contribution et un appel à la résistance qui seront peut-être utiles au grand débat national ?

Dans un long message, où le maire s’est glissé dans la peau de son village, il dresse la chronique d’une mort annoncée : « Je constate avec un certain effarement qu’une voie m’est toute tracée. En effet, ma mort est bien programmée : en un peu plus de deux décennies, j’ai perdu mes piliers, je me vide de mon sang, je suis handicapé, je ne suis plus audible, je dois suivre des thérapies qui pour l’instant n’ont pas grand effet, je ne peux plus garder mon nom”.
En cause -et entre autres- des transferts de compétence vers d’autres structures, ou de nouvelles compétences sans moyens pour les exercer, mais surtout l’impression d’être devenus invisibles.
“Malgré ça on fait tout pour me convaincre que c’est de la démocratie. Aujourd’hui, la démocratie c’est : tu dois accepter que l’on te dicte ta pensée, ta parole, tes actes, ta vie et ta mort. On appelle ça du formatage ! ».
Un formatage qui passe particulièrement mal depuis la loi Notre : « Cette loi impose des tailles minimales aux régions et aux communautés d’agglomérations et de communes, car il n’y a une autre maladie qui est apparue -la compétitivité- qui impose de ressembler à nos voisins européens. De nouveaux messages nous sont transmis.
« Nous ne pouvons pas rester dans la dimension où nous sommes, sinon c’est la mort assurée ».
« Il y a quelque chose qui m’échappe ! J’entends depuis longtemps que l’obésité est un risque majeur pour la durée de vie, donc mes grandes sœurs les communautés de commune, devraient faire attention ».

Des votes à main levée dépourvus de sens

Pointant du doigt les fusions de ces “comcom” passées et à venir (autour du Lac de Vouglans et du Haut-Jura par exemple), ce village jurassien évoque des structures qui éloignent le citoyen des centres des décisions, et dont le fonctionnement manquerait de démocratie : « Il y a le conseil communautaire officiel où personne n’ose parler, et le conseil officieux qui suit où la parole des maires se délie ».
Même remarque à propos des votes à main levée : « Lorsqu’on vote à bulletin secret, les résultats sont très différents » souligne le maire, qui comme 50% environ des édiles jurassiens songe à rendre son écharpe en 2020.
Au final, pour ce village jurassien : « L’état souverain tient à garder la main mise sur l’ensemble du territoire et tient à imposer sa vision de comment et pourquoi je dois vivre ». Face à ce constat, un appel est lancé à tous les villages : « Je ne suis pas un village du genre à baisser les bras et je préfère appeler tous mes frères qui sont aujourd’hui dans le même état d’agonie, de retrouver leur force. De nous unir et de crier tous ensembles « Je ne veux pas mourir », et dire à ceux qui nous dirigent « Tu ne tueras point ! ».
« Il est grand temps de ne plus nous laisser manipuler. Rebâtissons une structure de proximité à l’échelle humaine. Remettez en place un fonctionnement qui a du sens. De la base vers le sommet : les habitants, le maire, le chef-lieu de canton, le département, la région, l’état. C’est ça la vraie démocratie, et c’est possible ! ».

“Une assemblée des maires pourrait être créée dans chaque comcom” suggère Bernard Mamet.

L’association des maires du Jura (A.M.J.) réagit

Le président de l’A.M.J.se prononce pour le vote (ponctuel) à bulletin secret, ainsi que pour la création d’une “Assemblée des maires” au sein de chaque communauté de communes.

Bernard Mamet, que pensez-vous de cet appel de détresse ?

Le blues des maires est incontestablement une réalité tant jurassienne que nationale. 50% des maires envisagent de ne pas se représenter aux élections municipales de 2020 pour diverses raisons. Parmi celles-ci, la place des communautés de communes dans le paysage territorial français tient une bonne place. Le problème ne vient pas de sa grandeur croissante (et de son nombre d’hectares), mais de ses compétences croissantes.

Comment répartir au mieux justement ses compétences ?

En les axant sur les équipements structurants des territoires. Les compétences voirie, scolaires, périscolaires doivent en revanche rester communales, de même que l’eau et l’assainissement. Il y a une forte demande des maires concernant ces deux dernières : quand elles sont bien gérées, pourquoi les transférer aux communautés de communes ?

La loi Notre a pourtant placé les « comcom » en pole position. Comment faire avec ?

Je pense que le débat pourrait y être plus démocratique avec parfois le recours au vote à bulletin secret. Plus les « comcom » grossissent, et plus les politiques sont dépossédés des dossiers au profit des techniciens (qui font d’ailleurs très bien leur travail). Il y a là un écueil à éviter alors que les fusions envisagées ce printemps verront deux grosses intercommunalités naître, l’une autre du lac de Vouglans, l’autre dans le Haut-Jura. Il n’y aura en principe à terme plus que 11 comcom dans le Jura au lieu de 17 actuellement.

Les communes aussi fondent. Qu’en est-il de leur regroupement ?

On compte désormais 494 communes jurassiennes au lieu de 520 il y a quelques années. Cette fusion a un sens : en 2019, faut-il encore des communes de 30 ou 50 habitants ? Dans ces communes ne moins de 1000 habitants, il est d’ailleurs parfois difficile de constituer des listes en vue des élections. C’est pourquoi une grande majorité a répondu « non » au sondage que nous avons organisé sur ce point : faut-il une parité dans les conseils municipaux ?

Quelles autres solutions pour éviter que les communes meurent à petit feu ?

Il faut améliorer les relations entre les communes et les comcom, sinon il risque d’y avoir un clash. Créer une « Assemblée des maires » dans chaque comcom leur permettrait de se retrouver et de débattre en dehors des conseils communautaires assez formels.

Etes-vous inquiet d’une possible pénurie de candidats pour les élections de 2020 ?

J’espère que des gens qui ont la fibre associative nous rejoindront. Le Grand débat national a peu concerné la place des communes, mais « Ma commune j’y tiens ! » reste notre slogan. Si les maires restent les élus préférés des français, c’est parce que –pour moi- ce mandat est le plus beau de tous.