Quelle place pour Noël dans l’espace public ?

Le statut des crèches de Noël dans l'espace public suscite des polémiques et diverses décisions de justice contradictoires. Tour d'horizon (philosophique) des principaux intéressés locaux. Noël deviendrait-il trop dérangeant ?

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Les crèches de Noël ont, comme chaque année à pareille époque, fleuri depuis quelques semaines un peu partout, notamment dans les lieux publics.
Une présence “trop visible”, du moins qui dérange certains “partisans de la laïcité”.
Dernier exemple retentissant, samedi dernier à Toulouse, où plusieurs dizaines de manifestants (dont certains ont clairement cherché la confrontation physique…), ont interrompu une scène vivante de la Nativité en criant “Stop aux fachos”, “Nous sommes anticapitalistes”.
Seul problème, la manifestation était organisée par l’association laïque “Vivre Noël autrement”, qui, à cette occasion, avait fait venir le camion d’une ferme solidaire qui travaille à la réinsertion de personnes sans emploi. C’est tout dire quant aux intentions “fascistes” ou “capitalistes” de la démarche…
De plus, la célébration se déroulait avec des enfants, heureux de reprendre des chants de Noël, comme il en est coutume partout en France et dans le monde.

“Le problème provient de l’instrumentalisation politique de cette coutume”

Beaucoup moins radicale (moins stupide et moins obscurantiste surtout), bien que toutefois dans le même ordre d’idée “contestataire”, la Fédération de la Libre Pensée a envoyé une circulaire à tous ses représentants départementaux pour leur expliquer la marche à suivre (procédurale), s’ils découvraient une crèche dans un lieu public.
A ce sujet, soucieux d’un débat apaisé, le président de la Fédération Jurassienne de la Libre Pensée, Jean-Pierre Jacquemin tempère :
“Je pense que la crèche de Noël, qui, à ma connaissance, n’apparaît en aucune façon dans la Bible mais uniquement dans des Évangiles apocryphes, est une coutume bien sympathique que des chrétiens, pas tous d’ailleurs, ont respectée chez eux ou dans les églises, sans faire de bruit et très pacifiquement pendant des années.
Le problème actuel, s’il existe, provient d’une instrumentalisation politique de cette coutume, venant de personnes mal intentionnées dont l’objectif est de monter les Français (le problème apparaît-il dans d’autres pays?) les uns contre les autres à un moment où les Églises résonnent justement d’un appel à la Paix des Hommes”.
Et de conclure à l’intention des croyants :
“Chers concitoyens de confession catholique, je vous en fais la promesse : si, un jour, un gouvernement ou une force obscure voulait vous empêcher de faire une crèche à l’occasion de Noël, je serai à vos côtés pour manifester contre cette atteinte absurde à votre liberté. Je serai à vos côtés pour défendre la laïcité, établie par une loi de 1905, qui reconnaît à chacun le droit de vivre sa foi et de pratiquer le culte de son choix dans le calme et sans être inquiété. Chez soi ou dans les bâtiments destinés à cet usage et que vous appelez très justement « consacrés ». Mais il me semble qu’à moins d’organiser la messe de minuit à la mairie, la crèche de Noël sera bien plus admirée par les croyants si elle se trouve dans une église”.

La loi et ses exceptions…

Juge de paix en la matière, l’Observatoire de la laïcité indique que les crèches ont droit de cité dans les lieux publics à une condition, que stipule également le Conseil d’Etat : “Uniquement si elles ont une connotation culturelle, mais pas si cette connotation est cultuelle”. Ce qui offre une bien vaste latitude d’interprétations opposées…
Exception à la règle au sein de l’armée, où la laïcité se vit de manière plutôt ouverte et pragmatique. Une spécificité qui s’explique par la mission d’hommes unis sous un même drapeau, confrontés la mort et donc à la question de la transcendance. La crèche est l’une des grandes traditions des armées et notamment de la légion étrangère qui réalise chaque année un célèbre concours de crèche.
Pour Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service pour les professionnels de l’Information, l’analyse est limpide :
“La crèche est invariablement, l’expression d’un signe religieux. On aurait tort de penser que la crèche ne peut être que culturelle. La tradition religieuse, il faut pouvoir l’entendre comme une invitation au questionnement, et non pas, comme nous le faisons aujourd’hui dans notre société, à l’égard des religions, comme des volontés de type politique, de dominer l’espace public et de vouloir le régenter.
Alors il faut parvenir à opérer une juste séparation entre le spirituel et le temporel, entre le politique et le religieux. Or, le religieux est là pour venir nourrir l’intelligence des citoyens dans la signification même de leur existence. Comme disait Régis Debray  : “Autrefois nos aïeux avaient une espérance de vie de 50 ans, plus la vie éternelle. Aujourd’hui nous avons une espérance de vie de 80 ans, et puis plus rien…”
La crèche reste une invitation à penser la vie temporelle et la vie spirituelle qui se développe en nous” estime pour sa part, l’ecclésiastique.

Même pour un franc-maçon, “L’examen de l’histoire de la France montre l’importance de la culture chrétienne”

Le lédonien Gérald Parra, franc-maçon de la Fédération Française du Droit Humain, a tenu a livrer son avis personnel quant à cette thématique sur laquelle il a soigneusement travaillé.
Pour lui, la spécificité française de la laïcité se vit comme une fierté car elle définit le “vivre ensemble” en séparant le religieux du politique.
“L’examen de l’histoire de la France a montré les dérives, les exactions, les entraves à la liberté individuelle lorsque politique et religion étaient entremêlés. La loi de 1905 permet à chacun d’entre nous, qu’il soit, athée, agnostique, croyant, de vivre selon ses convictions en toute liberté et dans le respect des autres.
La laïcité, ce n’est surtout pas permettre une juxtaposition de communautarismes, où les personnes se regrouperaient entre elles en ignorant les autres, voire pire. La laïcité, c’est accueillir l’autre avec ses différences : respect, partage et bienveillance”.
Et de poursuivre :
“La laïcité, ce n’est pas ignorer l’histoire de la France. L’examen de l’histoire de notre pays montre l’importance de la culture chrétienne (catholiques et protestants) dans sa constitution progressive. Le nombre de bâtiments religieux en témoigne. Cette culture chrétienne, que nous soyons croyants ou non, est bien présente et s’inscrit dans la langue, dans « l’inconscient historique », dans les faits sociaux.
Mais notre pays est également un territoire de métissages de peuples, de cultures. Et cela, bien avant le Moyen Âge. C’est ce qui en fait sa force… et parfois ses contradictions ! Avec le temps, notre pays a intégré des citoyens français d’autres confessions religieuses : juive tout d’abord, puis, plus tard, musulmane et enfin bouddhiste. Tous ces apports doivent être considérés comme une richesse. A condition de ne pas jouer l’opposition, la négation de l’autre qui n’est pas de notre avis, de ne pas instrumentaliser. Bref, de ne pas transformer la société en terrain de combat”.
Enfin, Gérald Parra livre une conclusion qui invite, toujours avec bienveillance, à la réflexion et à la concorde :
“Concrètement, une crèche de Noël sur un lieu public pendant les fêtes de fin d’année, je n’ai rien contre car c’est aujourd’hui un élément de notre patrimoine culturel, indépendamment du fait que l’on soit croyant ou non. C’est sympa et appréciable, pour les adultes comme pour les enfants. Ce n’est pas faire offense aux autres religions, ni à l’athéisme. Il convient donc d’abandonner les postures et faire appel à son bon sens. Si vous voulez vous engager dans des combats, il y a bien mieux à faire pour défendre la dignité humaine que de vouloir interdire une crèche pendant les fêtes de Noël”…”

Contactée par notre rédaction, la Préfecture du Jura n’a pas été en mesure d’apporter davantage d’éléments juridiques à ce sujet, autres que ceux composant la législation nationale actuellement en vigueur.