Souvenirs de guerre de Michel Aubert

Né à Santans le 1er avril 1933, Michel Aubert avait six ans lorsque, en septembre 1939, la France entra en guerre contre l’Allemagne. Lors de la déroute de l’armée française en 1940, et au moment de la signature d’un armistice le 22 juin 1940 entre la France et l'Allemagne, il était âgé de sept ans. Bien qu’assez jeune durant la Seconde Guerre mondiale, Michel Aubert, âgé maintenant de quatre-vingt-huit ans, se souvient partiellement de ce conflit. Il a accepté de partager avec nous ses souvenirs de l’occupation allemande dans le Jura. Rencontre.

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Michel Aubert en juillet 2021.

En mai et juin 1940, les Allemands envahirent la France. L’armée française, réputée être la meilleure du monde à l’époque, perdit en quelques semaines la guerre. Une fuite massive, l’exode de 1940 vers le sud se mit alors en route. Avez-vous des souvenirs en lien avec ce début désastreux de la guerre ?
« Mes parents étaient boulangers à Santans. Ma mère avait le permis, elle avait une camionnette pour emmener le pain dans les pays. Elle est partie avec la camionnette. Et pis, on est parti un peu à l’aventure. On couchait des fois dans une caserne, dans une grange, des fois dans une écurie. [Michel Aubert et sa famille se réfugièrent quelque temps en Auvergne en 1940].
Quand c’était fini, puisque ce n’était plus la peine de partir, c’est là qu’on a rebroussé chemin. On est revenu [dans le Jura] ».

 

Après la défaite de la France, et avec l’armistice du 22 juin 1940, une ligne de démarcation entra en vigueur en juin 1940. Elle exista jusqu’à sa suppression officielle en mars 1943. Avez-vous des souvenirs en lien avec cette ligne de démarcation ?
« Santans, c’était en zone occupée. Chez mes grands-parents, en Saône-et-Loire, ils étaient en zone libre. [Après leur périple en Auvergne, la famille s’arrêta chez les grands-parents de Michel Aubert, avant de revenir dans le Jura].

On a pu venir chez mes grands-parents, mais on ne pouvait pas venir chez nous. [Ne pouvant pas rester sur le long terme chez les grands-parents de Michel Aubert, la mère de Michel Aubert décida de rentrer en vélo à Santans, en passant la ligne de démarcation, sans encombre. Peu après, le reste de la famille de Michel Aubert décida de quitter la Saône-et-Loire pour Santans].

On est venu en vélo. Moi, j’avais un petit vélo de gosse. Et mon frère était sur le porte-bagages du vélo de mon père. On est arrivé chez Nicolas Chourlin [à Mont-sous-Vaudrey]. Il fallait attendre qu’il fasse nuit pour passer la Loue [qui était la ligne de démarcation]. Il fallait aller à pied à travers champs. Alors, on est parti. On est arrivé à la Loue. On était peut-être bien une cinquantaine. Il y avait une grande barque. Ils en passaient cinq/six, sept/huit. Il a dû en passer, je ne sais pas, trois/quatre barques. Notre tour arriva. Bon ma foi… on monta. Les autres attendaient de l’autre côté de la Loue. Mais nous, une fois qu’on traversait, pof ! Des coups de fusil, des chiens qui aboyaient. Les Boches qui nous ont pris quoi. Les autres qui étaient de l’autre côté, ils se sont sauvés à Mont-sous-Vaudrey où je ne sais pas où. Quand ils ont entendu que ça canardait, ils se sont bien doutés que c’était foutu. Mais nous, on était juste-là.

Alors, ils nous ont embarqué à Santans à la Kommandantur. Nous, les gamins, on ne voyait pas bien le danger. On a dormi sur un canapé comme si de rien n’était. C’est après que mon père m’a raconté. Mon père [et] les autres, [ils n’avaient] pas de papiers. Alors, les Allemands les ont refoulés à Mont-sous-Vaudrey. Ils ont accepté que nous, les enfants, on reste avec notre mère.

Mon père a été refoulé. Une quinzaine de jours après, il est passé à Chissey. Il ne s’est pas fait prendre ».

 

Et concernant les restrictions ? Les conditions de vie au quotidien ? Avez-vous été confronté à des bombardements ?
« Le soir, aussitôt qu’il faisait nuit, il ne fallait pas qu’un rayon de lumière sorte d’une maison. Il fallait tout calfeutrer. Un soir, c’était tout fermé chez nous. Je ne sais pas quelle heure c’était. Ça tape aux volets assez fort. C’était un Allemand qui avait pris un galon. Il l’avait arrosé. Mon père l’a fait entrer. Je me rappelle qu’il avait pris mon frère sur ses genoux et qu’il disait qu’il avait un gosse à peu près comme mon frère. Et il est reparti.

On vivait presque normalement. Enfin, il y avait les restrictions. On a été quatre ans sans manger de bananes. Du chocolat, ce n’était même pas du chocolat, c’était un peu enrobé. Tout était rationné : les habits, il n’y avait pas de savon… Tout le bazar de la guerre…

À Santans, on avait un tout petit logement. On était cinq. Voilà que ma mère se retrouve enceinte. On ne pouvait pas rester là-dedans avec un petiot de plus. Alors, mon père a remis la boulangerie de Santans et on est venu à Choisey. On est venu en 1944. Ce n’était pas loin de la fin de la guerre.

Je me rappelle, il y avait la voie ferrée qui passait plus haut [vers Choisey]. Tous les gens du pays en état devait aller garder la voie ferrée parce qu’il y avait la résistance qui faisait sauter les voies. Il y avait un ou deux gars, un peu des marginaux. Mon père, comme il travaillait la nuit, les payait, et ils allaient à sa place garder la voie. Mon père n’y allait pas.

Il y avait des déraillements pour les trains. Alors après, il y avait des représailles. Les Allemands arrivaient dans le pays, ils en prenaient quinze ou vingt, soit ils les tuaient, soit ils les emmenaient dans les camps ».

 

Masque à gaz ayant appartenu à la mère de Michel Aubert.

 

Vous n’aviez pas accès à tout ce que vous vouliez durant la guerre. Comme cela s’organisait-il justement ?
« Tous les mois, à la mairie, ils distribuaient des tickets [de rationnement] pour tout.

Il y avait le marché noir aussi. Il y en a qui se sont enrichis parce que, les cultivateurs, il y en a qui étaient honnêtes. Mais, les œufs [par exemple], [certains] les vendaient trois fois ou quatre fois le prix. Enfin, nous, on ne peut pas dire qu’on avait faim. Des patates, on en avait à volonté.

J’avais un oncle qui était chef de train à Dijon. Il a fait le trafic. Il venait à Santans, il amenait, je ne sais pas, un costume. Pis, il changeait contre du blé ou je ne sais pas quoi. Et quand il avait fini, c’était lui le dindon. Il y en a qui ont fait fortune.

Mon père, il faisait un champ. Il faisait des betteraves à sucre. On n’avait pas de sucre. Alors, on faisait une espèce de mélasse avec ces betteraves pour mettre quand même dans le café. C’était quand même meilleur que sans rien ».

 

À l’été 1944, les Américains arrivèrent dans le Jura. La libération de la France était impulsée. Avez-vous des souvenirs de cette libération ?
« Les Américains sont arrivés [dans le château de Menthon à Choisey]. Ils avaient des camions, ils avaient de l’essence.

Là, il y avait des chocolats, pis du pain, un genre de pain de mie. On n’avait pas vu de pain blanc depuis je ne sais combien de temps. Alors, on allait là-bas. Ils en gaspillaient. Ah ! Pis le chewing-gum ! Ils balançaient des chewing-gums. Et pis le beurre de cacahuètes. C’était de la pâte de cacahuètes.

Et puis, ils avaient des cigarettes ; les Camel. Mon frère, il était plus dégourdi que moi. Quand les Américains allaient manger, il allait dans les tentes. Il fauchait les cigarettes. Il les revendait [ensuite] aux adultes ».

Michel Aubert en juillet 2021.

Un témoignage précieux d’un homme qui a vécu la dernière guerre mondiale dans le Jura. À l’heure où ces témoins directs deviennent rares, il devient urgent d’écouter ce qu’ils ont à nous apprendre pour éviter de détruire de nouveau des générations par la haine (et d’en enrichir ainsi financièrement d’autres…).