Sous l’œil de Pékin

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Abstract hi tech face scan interface on black background. Technology and biometric concept. 3D Rendering

Le Crédit social, dispositif de surveillance expérimenté par l’État chinois afin d’évaluer le comportement de chacun de ses ressortissants, sera bientôt étendu aux entreprises.

Jusqu’à présent, l’idée d’un système de surveillance automatisé et généralisé au service d’un État totalitaire n’était qu’un fantasme d’écrivain. À partir de 2020, ce sera une réalité pour l’ensemble des Chinois en raison de la généralisation du « Crédit social » : un dispositif de surveillance de masse, basé sur l’intelligence artificielle et le big data, visant à estimer, en temps réel, « l’intégrité sociétale » des citoyens et « l’intégrité commerciale » des entreprises, qu’elles soient chinoises ou étrangères. Petite plongée dans le cauchemar numérique de l’Empire du milieu.

LES BONS ET LES MAUVAIS CITOYENS

Concrètement, en fonction de leur comportement économique et social, les Chinois se verront attribuer une note dite de « crédit social » variant de 0 à 950. Cette dernière baissera lorsqu’ils consommeront les mauvais produits (tabac, alcool…), se comporteront mal en public et sur les réseaux sociaux (étaler ses richesses, critiquer le parti, être grossier, mal stationner son vélo, cracher par terre, doubler dans une file d’attente…), ou dans le cadre professionnel (ne pas payer ses taxes, ne pas remplir ses engagements ou s’abstenir de régler ses dettes…). Avec un zéro pointé, ils ne pourront plus voyager ni décrocher un prêt ou une place pour leurs enfants dans une école de renom. En outre, les mauvais citoyens verront leur photo et leur nom s’étaler sur des écrans publics et sur les sites institutionnels. L’humiliation publique pouvant même aller jusqu’à remplacer la sonnerie téléphonique d’un « mauvais payeur » par un message informant de ses travers les personnes qui tenteront de le joindre. Être mal noté correspond donc à un bannissement social parfaitement assumé par Lin Junyue, le théoricien du « crédit social », pour qui la seule chose qui compte est d’œuvrer à la reconstruction morale de la société chinoise.

Les citoyens modèles, de leur côté, distingués par une note élevée, bénéficieront de passe-droits, d’accès gratuit à certains services publics comme les musées ou les bibliothèques, de réductions dans les transports publics, d’un accès facilité à des appartements, à des emplois et, bien entendu, d’une mise en avant médiatique tout aussi ostentatoire que celle dont pâtissent les Chinois mal notés.

LES ENTREPRISES DANS LE VISEUR

Comme vient de le rappeler Jörg Wuttke, le président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, à l’occasion de la publication d’un récent communiqué, le dispositif du crédit social, rebaptisé pour l’occasion « Credit social corporate », s’appliquera également aux entreprises dès 2020. Cette fois, ce ne sera plus « l’intégrité sociétale » qui sera recherchée mais « l’intégrité commerciale ». Dans les faits, « les données de toutes les autorités, telles que les taxes, les douanes et l’environnement, seront rassemblées puis organisées par intelligence artificielle », précise Jörg Wuttke. En outre, seront également pris en compte les avis des clients de l’entreprise, de ses partenaires et même les articles publiés dans la presse chinoise. Cela signifie que le seul respect des règlementations ne sera pas suffisant pour obtenir un score de « Crédit social corporate » honorable. D’autant plus que le comportement individuel des salariés clés de l’entreprise pèsera aussi dans la balance. Les entreprises étant, dès lors, fermement invitées à faire régner l’ordre dans leurs rangs, comme l’avait fait Cathay Pacific, en août dernier, en sanctionnant ses salariés ayant participé aux manifestations pro-démocratiques hong-kongaises. Son directeur général, Rupert Hogg, à qui Pékin reprochait de ne pas savoir tenir ses troupes, avait lui-même été poussé à la démission.

DE FORTES SANCTIONS

Toutes les entreprises présentes sur le marché chinois seront concernées par ce système de notation, ce qui inclut nombre d’entreprises exportatrices européennes. Une mauvaise note pouvant ainsi leur interdire de participer à un appel d’offres, d’obtenir une licence d’importation, voire les exclure du marché chinois. Raison pour laquelle Jörg Wuttke exhorte les entreprises européennes à se préparer à l’entrée en vigueur du « Crédit social corporate », estimant que « le système pourrait en fait créer des conditions plus équitables pour les entreprises internationales et leurs concurrents chinois, car elles seront toutes deux soumises aux mêmes mécanismes de notation du crédit social des entreprises ». Espérons-le…

Le recours au Big data

Pour unifier toutes les bases de données et mettre en place un outil de surveillance centralisé, un consortium baptisé Taiji Computer Corporation a été créé. Il regroupe les géants du high-tech chinois (Alibaba, Huawei, Tencent…). Quant aux critères ayant une influence sur les notes, ils sont très nombreux tant pour les particuliers que pour les entreprises. Pour ces dernières, selon la Chambre de commerce de l’Union européenne, on en compterait plus de 300 répartis dans 30 domaines différents.

 

Laurent David, Directeur de la rédaction des Echos Publishing