Révolution dans les forêts jurassiennes

Face à de nombreux défis (dérèglement climatique, demande mondiale, chute des revenus), les communes forestières essaient de se réinventer. Décryptage.

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Les épicéas ne seront bientôt plus qu'un souvenir : quelles alternatives envisager ?

“Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta parure” : voilà un refrain populaire qui faudra désormais conjuguer au passé. Lors de son assemblée générale, l’association des communes forestières du Jura (COFOR 39) a vu la réalité en face : le sapin et l’épicéa, symboles du Jura, ne seront bientôt plus. En cause le dérèglement climatique qui fait le bonheur de certains insectes ravageurs tel le scolyte typographe. “Un épicéa sur cinq est touché” précise Michel Bourgeois, président de la COFOR 39, y compris en altitude.
Un fait nouveau, puisque les forêts du haut Jura résistaient encore au zélé envahisseur. Ses ravages ont décimé nos forêts, obligeant l’ONF a de nombreuses coupes sanitaires, seul moyen d’empêcher le mal de s’étendre.
Afin d’endiguer la chute des cours, “nous n’avons mis que 30% de bois vert sur le marché en 2021, et sans doute 50% en 2022” précise le président Bourgeois. “On écluse les bois scolytés : des wagons entiers partent chaque semaine de la gare d’Andelot”. Grâce aux aides au transport exceptionnelles débloquées par l’État, ils ont pu arriver dans le sud Ouest à un cours compétitif par rapport à l’international.

A la quête d’autres ressources…

Il faut dire que la mondialisation dicte aussi ici sa loi : “Les États-Unis et la Chine accaparent la production, une bulle sur les cours du bois s’est formée”…dont ne profitent pas les communes forestières. En effet, le bois scolyté se négocie une misère, environ 10 € le m3 contre 60 € à 70 € pour le m3 de bois sain.
“Une étude sur la dépendance des communes aux recettes forestières sera rendue publique. Une centaine de communes y sont très dépendantes (20 à 40% de leur budget) et une soixantaine dépendantes”. Avec souvent de petites communes, telles Grande Rivière, Chaux du Dombief, Lac des Rouges truites, etc. Jadis rentières, ces communes céderont elles à d’autres sirènes ? Face à leurs forêts rasées, certains maires se laisseront-ils tenter par une centrale solaire ou un parc éolien ?
Il faut dire que la visibilité est nulle sur le reboisement : faut-il du mélèze, du cèdre du Liban ou du sapin de Bormuller (dit de Turquie) ?
Seule certitude : cerfs et chevreuils se délectent de ces jeunes plants, des dégâts non indemnisés (contrairement aux agriculteurs).
“Nous travaillons sur une plateforme permettant de recenser ces dégâts” lance Michel Bourgeois, l’idée étant de parvenir à une indemnisation corrélée à la hausse du grand gibier. Autres ressource palliative envisageable : que le stockage de carbone dans le bois acquière une valeur économique, car n’oublions pas que le poumon vert de la planète réside dans nos forêts…

Stéphane Hovaere

Les élus de la COFOR 39 avaient déjà sensibilisé le préfet du Jura à la situation sanitaire des forêts.

Un “protectionnisme” de bon aloi

Le bois ‘AOC du Jura’ prend petit à petit son envol. Cette labellisation créée en mars 2019 garantit l’origine géographique des grumes, mais son extension se heurte selon Michel Bourgeois à la complexité de tracer et stocker ce bois dans un circuit dédié, alors que les scieries tournent déjà à plein régime.
A l’inverse, pour limiter le pillage chinois de chênes dans les ventes publiques, un label UE a été instauré : il garantit une première transformation en Europe, “nous souhaitons qu’il soit étendu aux résineux” propose l’ACOFOR 39. La Fédération nationale du bois (FNB) souhaite aller plus loin avec sa récente pétition : “Sauvons la scierie française : stop aux exports de grumes !”.
“Chacun doit prendre conscience que la scierie française est aujourd’hui en danger de mort si rien n’est fait pour juguler l’hémorragie qui se déroule sous nos yeux dans l’indifférence la plus totale”, y écrit la FNB. Selon des scieurs, “depuis six mois, 35 à 100% des volumes de chênes de la forêt privée partent à l’export, principalement en Chine”.