Qui sont ces généraux jurassiens qui passent dans les pages des Misérables ?

Quand les généraux Bachelu, Delort, Guyot et quelques autres apparaissent sous la plume de Victor Hugo.

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Des Misérables de Victor Hugo, on ne retient bien souvent que l’odyssée de Jean Valjean et de Cosette, la vergogne des Thénardier et l’acharnement de Javert. Or, le chef d’œuvre de Victor Hugo est un ouvrage foisonnant qui offre notamment une description apocalyptique de la bataille de Waterloo – Waterloo, c’était d’ailleurs un concentré d’apocalypse sur

Jacques-Antoine-Adrien Delort : tableau exposé au musée d’art, hôtel Sarret de Grozon à Arbois.
© Musée d’art, hôtel Sarret de Grozon, cl. Aloys de Becdelièvre

quelques centaines d’hectares. Au fil du récit dantesque, apparaissent les noms généraux jurassiens cités au détour de quelques phrases.

Il y a là les dolois Bachelu et Bernard, le presque dolois Michel, l’arboisien Delort, Guyot de Villevieux. Est-ce bien normal ? Rien que de plus normal. Engagés dans les trois batailles successives de Ligny, des Quatre-Bras (16 juin) et de Waterloo (18 juin), ils sont plus d’une dizaine de généraux du pays à charger les fourbes Anglais, les scrogneugneu Prussiens et leurs nombreux alliés. Voyons donc cela de plus près…

 

Général Jacques-Antoine-Adrien Delort

Le texte de Victor Hugo : « Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige ».

Autre extrait : « Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. L’intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise ».

Le contexte dans la bataille : le général Delort (Victor Hugo écrit : Delord), qui commande la 14e division de cavalerie, est engagé dans la célèbre charge engagée au milieu de l’après-midi par le maréchal Ney pour forcer la décision. Une charge qui embarque près de 10 000 cavaliers.

Qui est le général Delort ? Né à Arbois, Jacques-Antoine-Adrien Delort a 42 ans à Waterloo. Jeune lettré, il s’engage avec les volontaires nationaux du Jura en 1791. Il connaît une ascension régulière qui passe par toutes les campagnes de la Révolution et de l’Empire. Après 1815, retiré dans son château de Vadans, près d’Arbois, il rumine la défaite de Waterloo dans un petit ouvrage que l’on peut lire, par exemple, à la bibliothèque d’études de Besançon.

 

Général Claude-Étienne Guyot 

Claude-Étienne Guyot par le peintre Antoine-Jean Gros
©DR
Claude-Étienne Michel
©DR

Le texte de Victor Hugo : « Guyot qui a mené à la charge les escadrons de l’empereur tombe sous les pieds des dragons anglais ».

Le contexte dans la bataille : Guyot a jeté dans la bataille ses 1 300 cavaliers de la division de cavalerie lourde de la Garde impériale (régiment des grenadiers à cheval et dragons de l’impératrice). Il est pris par les Anglais, libéré, blessé, il charge encore.

Qui est le général Claude-Étienne Guyot ? Il naît en 1768 dans une famille de paysans de Villevieux, près de Bletterans. Il s’engage en 1790, ses mérites lui valent un avancement rapide, il intègre la Garde impériale. Son intrépidité est reconnue sur tous les champs de bataille, notamment à Eylau et Wagram. Il décède en 1837. Une petite rue porte son nom à Villevieux, à côté de l’ancienne fruitière.

 

Général Claude-Étienne Michel

Le texte de Victor Hugo : « Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l’aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, superbes, dans la brume de cette mêlée, l’ennemi sentit le respect de la France ; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, ailes déployées ».

Le contexte dans la bataille. Vers la fin de la journée, Napoléon se décide à faire « donner » la Garde impériale. L’épisode se termine par la légende du dernier carré. Le général Michel commande une brigade de la division de chasseurs à pied de la Vieille garde.

Qui est le général Claude-Étienne Michel ? C’est un brave parmi les braves. Né en octobre 1772 à Pointre, près de Dole, il a 19 ans quand il s’engage dans les rangs des volontaires nationaux. Claude-Étienne Michel rafle le grand chelem des victoires : Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Eckmühl, Essling, Wagram. À Waterloo, il est tué quelques minutes après la montée en ligne de la Garde. Il a 43 ans. Sa postérité est aussi liée au fameux mot de Cambronne, car selon ce dernier c’est le général Michel qui l’aurait prononcé. Le personnage du général Michel apparaît dans une pièce d’Alexandre Dumas, La barrière de Clichy.

 

Général Simon Bernard

Le texte de Victor Hugo : « À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui entraîné jusque-là par le courant de la déroute venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l’œil égaré s’en retournait seul vers Waterloo. C’était Napoléon essayant encore d’aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé ».

Le contexte dans la bataille. C’est la fin, tout est perdu. Le général Simon Bernard est l’un des aides de camp de l’Empereur.

Qui est le général Simon Bernard ? Né à Dole en 1779 dans une famille pauvre, Simon Bernard gagne Paris pour entrer à l’École centrale des travaux publics – Polytechnique. Il est remarqué par Napoléon qui en fait son aide de camp lors des Cent jours. Passé Waterloo, le général Simon Bernard met son savoir au service des Etats-Unis où il est considéré comme le « Vauban du nouveau monde ». Après la révolution de 1830, il revient en France. Aide de camp du roi Louis-Philippe, la politique l’attrape en 1836. Il est nommé ministre de la Guerre de septembre 1836 à mars 1839. Simon Bernard décède au mois de septembre de la même année.

 

Encadré

 

Jurassiens et Comtois des Cent-Jours

 

Le poids de la nouvelle guerre des Cent-Jours repose pour l’essentiel sur l’Armée du Nord qui engage les batailles de Ligny, des Quatre-Bras, de Waterloo et la poursuite introuvable de Grouchy aux trousses des Prussiens. Voici les commandements des généraux comtois mobilisés dans cette armée…

État-major de l’armée du Nord

Charles-Étienne Ruty (Besançon) : commandant de l’artillerie.

Simon Bernard (Dole) : aide de camp de l’empereur.

Marie-Étienne Baudrand (Besançon) : état-major général du génie.

Garde impériale

Albert-François Deriot (Clairvaux-les-Lacs) : état-major.

Claude-Étienne Guyot (Villevieux) : division de cavalerie lourde.

Claude-Étienne Michel (Pointre) : adjoint de Charles-Antoine Morand.

Charles-Antoine Morand (Pontarlier / Montbenoît) : division de chasseurs à pied de la Vieille garde.

Nicolas Philippe Guye (Lons-le-Saunier): une brigade de la division de la Jeune garde.

Infanterie

François-Xavier Donzelot (Mamirolle) : 2e division d’infanterie.

Gilbert Bachelu (Dole) : 5e division d’infanterie.

Jean-Joseph Gauthier (Septmoncel) : une brigade de la 9e division d’infanterie.

Jean-François Rome (Monay) : une brigade de la 12e division d’infanterie.

Cavalerie

Claude-Pierre Pajol (Nozeroy) : premier corps de cavalerie (avec Grouchy).

Jacques-Antoine-Adrien Delort (Arbois) : 14e division de cavalerie.

Pierre-Joseph Farine du Creux (Damprichard) : une brigade de la 14e division de cavalerie.

Jean-Baptiste Strolz (Belfort) : 9e division de cavalerie.

En tout une quarantaine de généraux comtois participent aux Cent jours dont le polinois Jean-Pierre Travot engagé en Vendée, Claude-Joseph Lecourbe, de Ruffey-sur-Seille, qui défend Belfort jusqu’à la mi-juillet. Citons Claude-Pierre Rouget, le frère de Claude-Joseph Rouget-de-Lisle qui, à l’époque, est retiré à Montaigu.